— Pourtant… dans ce long entretien… vos épigrammes…

— Ah! mon Dieu… croyez-vous donc que ce n'est pas malgré moi que je me résigne à briller dans cette guerre de sarcasmes!… Rien ne me déplaît autant que ces sortes de luttes d'ironie amère où me réduit la nécessité de me défendre contre cette femme et ses amis… Vous parlez de mon courage… il ne consistait pas, je vous l'assure, à faire montre d'un esprit méchant… mais à contenir, à cacher tout ce que je souffrais en m'entendant traiter si grossièrement… devant des gens que je hais, que je méprise… moi qui, après tout, ne leur ai jamais fait de mal, moi qui ne demande qu'à vivre seule, libre, tranquille, et à voir des gens heureux autour de moi.

— Que voulez-vous? on envie et votre bonheur et celui que les autres vous doivent…

— Et c'est ma tante! s'écria Adrienne avec indignation, ma tante, dont la vie n'a été qu'un long scandale, qui m'accuse d'une manière si révoltante! comme si elle ne me connaissait pas assez fière, assez loyale pour ne faire qu'un choix dont je puisse m'honorer hautement… Mon Dieu, quand j'aimerai, je le dirai, je m'en glorifierai, car l'amour, comme je le comprends, est ce qu'il y a de plus magnifique au monde…

Puis Adrienne reprit avec un redoublement d'amertume:

— À quoi donc servent l'honneur et la franchise s'ils ne vous mettent pas même à l'abri de soupçons plus stupides qu'odieux!

Ce disant, Mlle de Cardoville porta de nouveau son mouchoir à ses yeux.

— Voyons, ma chère demoiselle Adrienne, dit M. Baleinier d'une voix onctueuse et pénétrante, calmez-vous… tout ceci est passé… vous avez en moi un ami dévoué…

Et cet homme, en disant ces mots, rougit malgré son astuce diabolique.

— Je le sais, vous êtes mon ami, dit Adrienne; je n'oublierai jamais que vous vous êtes exposé aujourd'hui aux ressentiments de ma tante en prenant mon parti, car je n'ignore pas qu'elle est puissante… oh! bien puissante pour le mal…