— Quant à cela… dit le docteur en affectant une profonde indifférence, nous autres médecins… nous sommes à l'abri de bien des rancunes…

— Ah! mon cher monsieur Baleinier, c'est que Mme de Saint-Dizier et ses amis ne pardonnent guère! (Et la jeune fille frissonna.) Il a fallu mon invincible aversion, mon horreur innée de tout ce qui est lâche, perfide et méchant, pour m'amener à rompre si ouvertement avec elle… Mais il s'agirait… que vous dirai- je!… de la mort… que je n'hésiterais pas. Et pourtant, ajouta- t-elle avec un de ces gracieux sourires qui donnaient tant de charme à sa ravissante physionomie, j'aime bien la vie… et si j'ai un reproche à me faire… c'est de l'aimer trop brillante… trop belle, trop harmonieuse; mais, vous le savez, je me résigne à mes défauts…

— Allons, allons, je suis plus tranquille, dit le docteur gaiement; vous souriez… c'est bon signe…

— Souvent, c'est le plus sage… et pourtant… le devrais-je après les menaces que ma tante vient de me faire? Pourtant, que peut-elle? quelle était la signification de cette espèce de conseil de famille? Sérieusement, a-t-elle pu croire que l'avis d'un M. d'Aigrigny, d'un M. Tripeaud pût m'influencer?… Et puis, elle a parlé de mesures rigoureuses… Quelles mesures peut-elle prendre? le savez-vous?…

— Je crois, entre nous, que la princesse a voulu seulement vous effrayer… et qu'elle compte agir sur vous par persuasion… Elle a l'inconvénient de se croire une mère de l'Église, et elle rêve votre conversion, dit malicieusement le docteur, qui voulait surtout rassurer à tout prix Adrienne. Mais ne pensons plus à cela… il faut que vos beaux yeux brillent de leur éclat pour séduire, pour fasciner le ministre que nous allons voir…

— Vous avez raison, mon cher docteur… on devrait toujours fuir le chagrin, car un de ses moindres désagréments est de vous faire oublier les chagrins des autres… Mais voyez, j'use de votre bonne obligeance sans vous dire ce que j'attends de vous.

— Nous avons, heureusement, le temps de causer, car notre homme d'État demeure fort loin de chez vous.

— En deux mots, voici ce dont il s'agit, reprit Adrienne: je vous ai dit les raisons que j'avais de m'intéresser à ce digne ouvrier; ce matin, il est venu tout désolé m'avouer qu'il se trouvait compromis pour des chants qu'il avait faits (car il est poète), qu'il était menacé d'être arrêté, qu'il était innocent; mais que si on le mettait en prison, sa famille, qu'il soutenait seul, mourrait de faim; il venait donc me supplier de fournir une caution, afin qu'on le laissât libre d'aller travailler; j'ai promis, en pensant à votre intimité avec le ministre; mais on était déjà sur les traces de ce pauvre garçon; j'ai eu l'idée de le faire cacher chez moi, et vous savez de quelle manière ma tante a interprété cette action. Maintenant, dites-moi, grâce à votre recommandation, croyez-vous que le ministre m'accordera ce que nous allons lui demander, la liberté sous caution de cet artisan?

— Mais sans contredit… cela ne doit pas faire l'ombre de difficulté, surtout lorsque vous lui aurez exposé les faits avec cette éloquence du coeur que vous possédez si bien…

— Savez-vous pourquoi, mon cher monsieur Baleinier, j'ai pris cette résolution, peut-être étrange, de vous prier de me conduire, moi jeune fille, chez ce ministre?