— Mais… pour recommander d'une manière plus pressante encore votre protégé?

— Oui… et aussi pour couper court par une démarche éclatante aux calomnies que ma tante ne va pas manquer de répandre… et qu'elle a déjà, vous l'avez vu, fait inscrire au procès-verbal de ce commissaire de police… J'ai donc préféré m'adresser franchement, hautement, à un homme placé dans une position éminente… Je lui dirai ce qui est, et il me croira, parce que la vérité a un accent auquel on ne se trompe pas.

— Tout ceci, ma chère demoiselle Adrienne, est sagement, parfaitement raisonné. Vous ferez, comme on dit, d'une pierre deux coups… ou plutôt vous retirerez d'une bonne action deux actes de justice… vous détruirez d'avance de dangereuses calomnies, et vous ferez rendre la liberté à un digne garçon.

— Allons! dit en riant Adrienne, voici ma gaieté qui me revient grâce à cette heureuse perspective.

— Mon Dieu, dans la vie, reprit philosophiquement le docteur, tout dépend du point de vue.

Adrienne était d'une ignorance si complète en matière de gouvernement constitutionnel et d'attributions administratives, elle avait une foi si aveugle dans le docteur, qu'elle ne douta pas un instant de ce qu'on lui disait, aussi reprit-elle avec joie:

— Quel bonheur! Ainsi je pourrai, en allant chercher ensuite les filles du maréchal Simon, rassurer la pauvre mère de l'ouvrier, qui est peut-être à cette heure dans de cruelles angoisses en ne voyant pas rentrer son fils.

— Oui, vous aurez ce plaisir, dit M. Baleinier en souriant, car nous allons solliciter, intriguer de telle sorte qu'il faudra bien que la bonne mère apprenne par vous la mise en liberté de ce brave garçon avant de savoir qu'il a été arrêté.

— Que de bonté, que d'obligeance de votre part! dit Adrienne. En vérité, s'il ne s'agissait pas de motifs aussi graves, j'aurais honte de vous faire perdre un temps si précieux, mon cher monsieur Baleinier… mais je connais votre coeur…

— Vous prouver mon profond dévouement, mon sincère attachement, je n'ai pas d'autre désir, dit le docteur en aspirant une prise de tabac. Mais en même temps il jeta de côté un coup d'oeil inquiet par la portière, car la voiture traversait alors la place de l'Odéon, et malgré les rafales d'une neige épaisse, on voyait la façade du théâtre illuminée; or, Adrienne, qui en ce moment tournait la tête de côté, pouvait s'étonner du singulier chemin qu'on lui faisait prendre.