— Je vous l'abandonne, et il sera entre bonnes mains, reprit le médecin en voyant avec joie la voiture alors engagée dans les rues sombres qui conduisent de la place de l'Odéon au quartier du Panthéon; mais, dans cette circonstance, je n'ai pas le courage de reprocher à mon ami le ministre d'être orgueilleux puisque son orgueil peut nous venir en aide.
— Cette petite ruse est d'ailleurs assez innocente, ajouta Mlle de Cardoville, et je n'ai aucun scrupule d'y avoir recours, je vous l'avoue…
Puis, se penchant vers la portière, elle dit:
— Mon Dieu, que ces rues sont noires!… quel vent! quelle neige!… dans quel quartier sommes-nous donc?
— Comment! habitante ingrate et dénaturée… vous ne connaissez pas, à cette absence de boutiques, notre cher quartier, le faubourg Saint-Germain?
— Je croyais que nous l'avions quitté depuis longtemps.
— Moi aussi, dit le médecin en se penchant à la portière comme pour reconnaître le lieu où il se trouvait, mais nous y sommes encore!… Mon malheureux cocher, aveuglé par la neige qui lui fouette la figure, se sera tout à l'heure trompé; mais nous voici en bon chemin… oui… je m'y reconnais, nous sommes dans la rue Saint-Guillaume, rue qui n'est pas gaie, par parenthèse; du reste, dans dix minutes nous arriverons à l'entrée particulière du ministre, car les intimes comme moi jouissent du privilège d'échapper aux honneurs de la grande porte.
Mlle de Cardoville, comme les personnes qui sortent ordinairement en voiture, connaissait si peu certaines rues de Paris et les habitudes ministérielles, qu'elle ne douta pas un moment de ce que lui affirmait M. Baleinier, en qui elle avait d'ailleurs la confiance la plus extrême.
Depuis le départ de l'hôtel Saint-Dizier, le docteur avait sur les lèvres une question qu'il hésitait pourtant à poser, craignant de se compromettre aux yeux d'Adrienne. Lorsque celle-ci avait parlé d'intérêts très importants dont on lui aurait caché l'existence, le docteur, très fin, très habile observateur, avait parfaitement remarqué l'embarras et les angoisses de la princesse et de M. d'Aigrigny. Il ne douta pas que le complot dirigé contre Adrienne (complot qu'il servait aveuglément par soumission aux volontés de l'ordre) ne fût relatif à ces intérêts qu'on lui avait cachés, et que par cela même il brûlait de connaître; car, ainsi que chaque membre de la ténébreuse congrégation dont il faisait partie, ayant forcément l'habitude de la délation, il sentait nécessairement se développer en lui les vices odieux inhérents à tout état de _complicité, _à savoir: l'envie, la défiance et une curiosité jalouse. On comprendra que le docteur Baleinier, quoique parfaitement résolu de servir les projets de M. d'Aigrigny, était fort avide de savoir ce qu'on lui avait dissimulé: aussi, surmontant ses hésitations, trouvant l'occasion opportune et surtout pressante, il dit à Adrienne après un moment de silence:
— Je vais peut-être vous faire une demande très indiscrète. En tout cas, si vous la trouvez telle… n'y répondez pas…