— Vraiment! s'écria le docteur, on ne peut plus intéressé. Cet héritage, où est-il? de qui vient-il? entre les mains de qui est- il?
— Je l'ignore…
— Et comment faire valoir vos droits?
— Je le saurai bientôt.
— Et qui vous en instruira?
— Je ne puis vous le dire.
— Et qui vous a appris que cet héritage existait?
— Je ne puis non plus vous le dire… reprit Adrienne d'un ton mélancolique et doux qui contrasta avec la vivacité habituelle de son entretien. C'est un secret… un secret étrange… et dans ces moments d'exaltation où vous m'avez quelquefois surprise… je songeais à des circonstances extraordinaires qui se rapportaient à ce secret… Oui… et alors de bien grandes, de bien magnifiques pensées s'éveillaient en moi…
Puis Adrienne se tut, profondément absorbée dans ses souvenirs.
M. Baleinier n'essaya pas de l'en distraire. D'abord Mlle de Cardoville ne s'apercevait pas de la direction que suivait la voiture; puis le docteur n'était pas fâché de réfléchir à ce qu'il venait d'apprendre. Avec sa perspicacité habituelle, il pressentit vaguement qu'il s'agissait pour l'abbé d'Aigrigny d'une affaire d'héritage: il se promit d'en faire immédiatement le sujet d'un rapport secret; de deux choses l'une: ou M. d'Aigrigny agissait dans cette circonstance d'après les instructions de _l'ordre, _ou il agissait selon son inspiration personnelle; dans le premier cas, le rapport secret du docteur à qui de droit constatait un fait; dans le second, il en révélait un autre. Pendant quelque temps Mlle de Cardoville et M. Baleinier gardèrent donc un profond silence, qui n'était même plus interrompu par le bruit des roues de la voiture, roulant alors sur une épaisse couche de neige, car les rues devenaient de plus en plus désertes. Malgré sa perfide habileté, malgré son audace, malgré l'aveuglement de sa dupe, le docteur n'était pas absolument rassuré sur le résultat de sa machination; le moment critique approchait, et le moindre soupçon, maladroitement éveillé chez Adrienne, pouvait ruiner les projets du docteur. Adrienne, déjà fatiguée des émotions de cette pénible journée, tressaillait de temps à autre, car le froid devenait de plus en plus pénétrant, et, dans sa précipitation à accompagner M. Baleinier, elle avait oublié de prendre un châle ou un manteau. Depuis quelque temps la voiture longeait un grand mur très élevé, qui, à travers la neige, se dessinait en blanc sur un ciel complètement noir. Le silence était profond et morne.