— Maintenant, nous trouverons ce pauvre logis d'autant meilleur que nous y serons à l'abri de toutes nos craintes… Et lorsque, grâce à notre travail, nous serons sûres de n'être à charge à personne… que nous manquera-t-il en attendant l'arrivée de notre père?

— Il ne nous manquera rien… tu as raison… mais enfin pourquoi cette pensée nous est-elle venue? Pourquoi nous accable-t-elle si douloureusement?

— Oui, enfin… pourquoi? Après tout, ne sommes-nous pas ici au milieu d'amis qui nous aiment? Comment supposer que nous soyons jamais abandonnées seules dans Paris? Il est impossible qu'un tel malheur nous arrive… n'est-ce pas, ma soeur?

— Impossible, dit Rose en tressaillant; et si la veille du jour de notre arrivée dans ce village d'Allemagne où ce pauvre Jovial a été tué, on nous eût dit: «Demain vous serez prisonnières…» nous aurions dit comme aujourd'hui: «C'est impossible. Est-ce que Dagobert n'est pas là pour nous protéger? qu'avons-nous à craindre?…» Et pourtant… souviens-toi, ma soeur, deux jours après nous étions en prison à Leipzig.

— Oh! ne dis pas cela, ma soeur… cela fait peur.

Et, par un mouvement sympathique, les orphelines se prirent par la main et se serrèrent l'une contre l'autre en regardant autour d'elles avec un effroi involontaire. L'émotion qu'elles éprouvaient était en effet profonde, étrange, inexplicable… et pourtant vaguement menaçante, comme ces noirs pressentiments qui vous épouvantent malgré vous… comme ces funestes prévisions qui jettent souvent un éclair sinistre sur les profondeurs mystérieuses de l'avenir…

Divinations bizarres, incompréhensibles, quelquefois aussitôt oubliées qu'éprouvées, mais qui plus tard, lorsque les événements viennent les justifier, vous apparaissent alors, par le souvenir, dans toute leur effrayante fatalité.

* * * *

Les filles du maréchal Simon étaient encore plongées dans l'accès de tristesse que ces pensées singulières avaient éveillé en elles, lorsque la femme de Dagobert, redescendant de chez son fils, entra dans la chambre, les traits douloureusement altérés.

II. La lettre.