Dans la répartition des aumônes qu'il était chargé de faire, il se taxa lui-même à trois cents francs par mois, et, jusqu'à l'heure de sa mort, en exil comme en France, alla souvent au-delà, mais ne demeura jamais en deçà de cette somme.
Au milieu de l'étonnement naïf que lui causait cette espèce de découverte d'un monde inconnu, une suite d'articles de _La Démocratie pacifique _vint le surprendre.
Le journal phalanstérien le présentait à ses lecteurs non seulement comme un grand romancier, mais encore comme un grand philosophe socialiste.
Dès ce moment, Eugène Sue vit la portée inconnue de l'oeuvre qu'il avait produite; il vit la nouvelle voie qui lui était ouverte; il réfléchit un instant; puis, convaincu qu'il y avait plus de bien à faire dans celle-là que dans celle qu'il avait suivie jusqu'alors, il s'y engagea résolument.
_Les Mystères de Paris, _qui avaient beaucoup fait pour la réputation d'Eugène Sue, ne firent rien, momentanément du moins, pour sa fortune: le libraire y gagna tout, lui presque rien.
Mais, aux yeux de la France, aux yeux du monde entier, Eugène Sue fut le premier romancier de son époque: jamais, peut-être, enthousiasme pour une oeuvre ne fut plus universel que pour Les Mystères de Paris.
L'argent, le premier des flatteurs et le plus grand des poltrons, courut au succès.
M. le docteur Véron, l'ancien collègue d'Eugène Sue, venait d'acheter _Le Constitutionnel _expirant. Le malheureux journal, saigné tous les jours par les coups d'épingle des autres journaux, était sur le point de mourir d'épuisement; M. le docteur Véron résolut de le faire revivre avec Eugène Sue.
Il alla trouver l'auteur des _Mystères de Paris, _fit avec lui un traité de quinze ans; pendant quinze ans, Eugène Sue devait produire dix volumes par an, en échange desquels M. le docteur Véron devait lui compter cent mille francs.
M. le docteur Véron partageait dans le produit de l'étranger.