La Mayeux secoua tristement la tête; une larme brilla dans ses yeux, et elle continua:
— Quand je suis arrivée rue de Babylone, il faisait encore nuit; j'ai attendu qu'il fit grand jour.
— Pauvre enfant… toi si peureuse, si chétive, dit Françoise profondément touchée; aller si loin, et par ce temps affreux, encore… Ah! tu es bien une vraie fille pour moi…
— Agricol n'est-il pas aussi un frère pour moi? dit doucement la Mayeux en rougissant légèrement; puis elle reprit: lorsqu'il a fait grand jour, je me suis hasardée à sonner à la porte du petit pavillon; une charmante jeune fille, mais dont la figure était pâle et triste, est venue m'ouvrir… «Mademoiselle, je viens au nom d'une malheureuse mère au désespoir,» lui ai-je dit tout de suite pour l'intéresser, car j'étais si pauvrement vêtue que je craignais d'être renvoyée comme une mendiante; mais voyant au contraire la jeune fille m'écouter avec bonté, je lui ai demandé si la veille un jeune ouvrier n'était pas venu prier sa maîtresse de lui rendre un grand service. — Hélas! oui… m'a répondu cette jeune fille; ma maîtresse allait s'occuper de ce qu'il désirait, mais apprenant qu'on le cherchait pour l'arrêter, elle l'a fait cacher. Malheureusement sa retraite a été découverte, et hier soir, à quatre heures, il a été arrêté… et conduit en prison.»
Quoique les orphelines ne prissent point part à ce triste entretien, on lisait sur leurs figures attristées et dans leurs regards inquiets combien elles souffraient des chagrins de la femme de Dagobert.
— Mais cette demoiselle?… s'écria Françoise, tu aurais dû tâcher de la voir, ma bonne Mayeux, et la supplier de ne pas abandonner mon fils; elle est si riche… qu'elle doit être puissante… sa protection peut nous sauver d'un affreux malheur!
— Hélas! dit la Mayeux avec une douloureuse amertume, il faut renoncer à ce dernier espoir.
— Pourquoi?… puisque cette demoiselle est si bonne, dit Françoise, elle aura pitié quand elle saura que mon fils est le seul soutien de toute une famille… et que la prison pour lui… c'est plus affreux que pour un autre, parce que c'est pour nous la dernière misère…
— Cette demoiselle, reprit la Mayeux, à ce que m'a appris la jeune fille en pleurant… cette demoiselle a été conduite hier soir dans une maison de santé… Il paraît… qu'elle est folle…
— Folle… ah! c'est horrible… pour elle… et pour nous aussi, hélas!… car, maintenant qu'il n'y a plus rien à espérer, qu'allons-nous devenir… sans mon fils? Mon Dieu!… mon Dieu!…