Ce fut toute une idylle dans sa vie. Au milieu de cette existence devenue un désert, surgit tout à coup une source d'eau vive; puis un ruisseau au doux murmure traça son lit au milieu des sables arides, et, aux bords de ce ruisseau, poussèrent toutes les fleurs de la jeunesse et de l'innocence, les bluets et les boutons d'or, les pâquerettes et les myosotis.

C'était une jeune fille du peuple, petite, brune, modeste; elle était brunisseuse de son état, et était entrée chez Eugène Sue pour avoir soin de l'argenterie, qui était une des passions de notre pauvre ami. Comment s'appelait-elle? Je n'en sais rien; lui l'appelait Fleur-de-Marie.

Jamais elle n'essaya de sortir de l'humble position qu'elle occupait; jamais Eugène Sue n'essaya de la produire. On rencontrait la douce et belle enfant dans les corridors, dans les antichambres, dans les vestibules; elle glissait et disparaissait comme une ombre; mais jamais on ne la vit ni dans la salle à manger, ni dans le salon.

Ces deux ans passés entre cette jeune fille et ses lévriers furent peut-être les deux plus douces, les deux plus limpides, les deux plus sereines années de la vie d'Eugène Sue.

Hélas! les jours de la tempête allaient venir. Dieu, qui voulait sans doute éprouver le poète, lui enleva celle qui, partout, en France comme en exil, eût empêché qu'il ne fût tout à fait malheureux.

Fleur-de-Marie se donna, contre le volet d'un meuble ouvert, un coup à la tête; elle n'y fit point attention d'abord; un abcès se forma, et elle en mourut.

Elle avait passé, dans cette vie agitée, comme un rayon de soleil, comme un parfum, comme un murmure; mais elle y laissait un souvenir éternel.

Eugène Sue fut au désespoir, et voilà où fut en lui l'immense progrès.

Dix ans auparavant, il eût cherché l'oubli dans la débauche, la distraction dans l'orgie; il ne chercha ni à oublier, ni à se distraire. Il pleura et fit le bien.

Cette douleur marqua en lui la complète séparation de l'ancien homme et du nouveau.