Le fidèle animal hésita d'abord à obéir. Triste et suppliant, il regardait les orphelines d'un air de doux reproche, comme pour les blâmer de renvoyer leur seul défenseur. Mais à un nouvel ordre sévèrement donné par Blanche, Rabat-Joie descendit, la queue basse, du fiacre, sentant peut-être d'ailleurs qu'il s'était montré quelque peu cassant à l'endroit de Monsieur. Mme Grivois, très empressée de quitter le quartier, monta précipitamment dans la voiture; le cocher referma la portière, grimpa sur son siège; le fiacre partit rapidement, pendant que Mme Grivois baissait prudemment les stores, de peur d'une rencontre avec Dagobert. Ces indispensables précautions prises, elle put songer à Monsieur, qu'elle aimait tendrement, de cette affection profonde, exagérée, que les gens d'un méchant naturel ont quelquefois pour les animaux, car on dirait qu'ils épanchent et concentrent sur eux toute l'affection qu'ils devraient avoir pour autrui; en un mot, Mme Grivois s'était passionnément attachée à ce chien hargneux, lâche et méchant, peut-être à cause d'une secrète affinité pour ses défauts; cet attachement durait depuis six ans et semblait augmenter à mesure que l'âge de Monsieur avançait.

Nous insistons sur une chose en apparence puérile, parce que souvent les plus petites causes ont des effets désastreux, parce qu'enfin nous désirons faire comprendre au lecteur quels devaient être le désespoir, la fureur, l'exaspération de cette femme en apprenant la mort de son chien; désespoir, fureur, exaspération dont les orphelines pouvaient ressentir les effets cruels.

Le fiacre roulait rapidement depuis quelques secondes, lorsque Mme Grivois, qui s'était placée sur le devant de la voiture, appela Monsieur.

Monsieur avait d'excellentes raisons pour ne pas répondre.

— Eh bien! vilain boudeur… dit gracieusement Mme Grivois, vous me battez froid?… Ce n'est pas ma faute si ce grand vilain chien est entré dans la voiture, n'est-ce pas, mesdemoiselles?… Voyons… venez ici baiser votre maîtresse tout de suite et faisons la paix… mauvaise tête.

Même silence obstiné de la part de Monsieur. Rose et Blanche commencèrent de se regarder avec inquiétude; elles connaissaient les manières un peu brutales de Rabat-Joie, mais elles étaient loin pourtant de se douter de la chose. Mme Grivois, plus surprise qu'inquiète de la persistance du carlin à méconnaître ses affectueux appels, se baissa, afin de le prendre sous la banquette où elle le croyait sournoisement tapi; elle sentit une patte, qu'elle tira impatiemment à soi en disant d'un ton moitié plaisant, moitié fâché:

— Allons, bon sujet… vous allez donner à ces chères demoiselles une jolie idée de votre odieux caractère…

Ce disant, elle prit le carlin, fort étonnée de la nonchalante morbidezza de ses mouvements; mais quel fut son effroi lorsque, l'ayant mis sur ses genoux, elle le vit sans mouvement!

— Une apoplexie!!! s'écria-t-elle, le malheureux mangeait trop… j'en étais sûre. Puis se retournant avec vivacité:

— Cocher, arrêtez… arrêtez! s'écria Mme Grivois, sans songer que le cocher ne pouvait l'entendre, puis soulevant la tête de Monsieur, croyant qu'il n'était qu'évanoui, elle aperçut avec horreur la trace saignante de cinq ou six profonds coups de crocs qui ne pouvaient lui laisser aucun doute sur la cause de la fin déplorable du carlin. Son premier mouvement fut tout à la douleur, au désespoir.