— Mort… s'écria-t-elle, mort!… il est déjà froid!… Mort!… ah! mon Dieu!… Et cette femme pleura.
Les larmes d'un méchant sont sinistres… Pour qu'un méchant pleure, il faut qu'il souffre beaucoup… et chez lui la réaction de la souffrance, au lieu de détendre, d'amollir l'âme, l'enflamme d'un dangereux courroux… Aussi après avoir cédé à ce pénible attendrissement, la maîtresse de Monsieur se sentit transportée de colère et de haine… oui, de haine… et de haine violente contre les jeunes filles, cause involontaire de la mort de son chien; sa physionomie dure trahit d'ailleurs si franchement ses ressentiments, que Rose et Blanche furent effrayées de l'expression de sa figure empourprée par la colère, lorsqu'elle cria d'une voix altérée en leur jetant un regard furieux:
— C'est votre chien qui l'a tué, pourtant…
— Pardon, madame, ne nous en veuillez pas! s'écria Rose.
— C'est votre chien qui, le premier, a mordu Rabat-Joie, reprit
Blanche d'une voix craintive.
L'expression d'effroi qui se lisait sur les traits des orphelines rappela Mme Grivois à elle-même. Elle comprit les funestes conséquences que pouvait avoir son imprudente colère; dans l'intérêt même de sa vengeance, elle devait se contraindre, afin de n'inspirer aucune défiance aux filles du maréchal Simon; ne voulant donc pas paraître revenir sur sa première impression par une transition trop brusque, elle continua pendant quelques minutes de jeter sur les jeunes filles des regards irrités; puis, peu à peu, son courroux sembla s'affaiblir et faire face à une douleur amère; enfin Mme Grivois, cachant sa figure dans ses mains, fit entendre un long soupir et parut pleurer beaucoup.
— Pauvre dame! dirent tout bas Rose et Blanche, elle pleure, elle aimait sans doute son chien autant que nous aimons Rabat-Joie…
— Hélas! oui, dit Blanche, nous avons bien pleuré aussi quand notre vieux Jovial est mort…
Mme Grivois releva la tête au bout de quelques minutes, essuya définitivement ses yeux, et dit d'une voix émue, presque affectueuse:
— Excusez-moi, mesdemoiselles… je n'ai pu retenir un premier mouvement de vivacité, ou plutôt de violent chagrin… car j'étais tendrement attachée à ce pauvre chien… qui depuis six ans ne m'a pas quittée.