— Fameux chien tout de même, bourgeoise, répondit le cocher, il n'a pas quitté mes chevaux d'un pas… faut qu'il ait été dressé à cela… c'est une crâne bête, à qui deux hommes ne feraient pas peur… Quel poitrail!
La maîtresse de feu Monsieur, irritée des éloges peu opportuns que le cocher prodiguait à Rabat-Joie, dit aux orphelines:
— Je vais vous faire conduire chez votre parente, attendez un instant dans le fiacre. Mme Grivois alla d'un pas rapide vers le petit porche et y sonna.
Une femme vêtue d'un costume religieux y parut, et s'inclina respectueusement devant Mme Grivois qui lui dit ces seuls mots:
— Voici les deux jeunes filles; les ordres de M. l'abbé d'Aigrigny et de la princesse sont qu'elles soient à l'instant et désormais séparées l'une de l'autre et mises en cellule… sévère… vous entendez, ma soeur? en cellule sévère et au régime des impénitentes.
— Je vais en prévenir notre mère, et ce sera fait, dit la religieuse en s'inclinant.
— Voulez-vous venir, mes chères demoiselles? reprit Mme Grivois aux deux jeunes filles, qui avaient à la dérobée fait quelques caresses à Rabat-Joie, tant elles étaient touchées de son instinct; on va vous conduire auprès de Mme votre parente, et je reviendrai vous prendre dans une demi-heure: cocher, retenez bien le chien.
Rose et Blanche, qui, en descendant de voiture, s'étaient occupées de Rabat-Joie, n'avaient pas remarqué la soeur tourière, qui s'était du reste à demi effacée derrière la petite porte. Aussi les deux soeurs ne s'aperçurent-elles que leur prétendue introductrice était vêtue en religieuse que lorsque celle-ci, les prenant par la main, leur fit franchir le seuil de la porte qui, un instant après, se referma sur elles.
Lorsque Mme Grivois eut vu les orphelines renfermées dans le couvent, elle dit au cocher de sortir de la cour et d'aller l'attendre à la porte extérieure.
Le cocher obéit.