— Et ce peu tu ne l'as pas toujours?…
— Non… mais il est des privations que moi, débile et maladive, je puis pourtant endurer mieux que toi… Ainsi la faim me cause une sorte d'engourdissement… qui se termine par une grande faiblesse… Toi… robuste et vivace… la faim t'exaspère… te donne le délire!… Hélas! tu t'en souviens?… combien de fois je t'ai vue en proie à ces crises douloureuses… lorsque dans notre triste mansarde… à la suite d'un chômage de travail… nous ne pouvions pas même gagner nos quatre francs par semaine, et que nous n'avions rien… absolument rien à manger… car notre fierté nous empêchait de nous adresser aux voisins!…
— Cette fierté-là, au moins tu l'as conservée, toi!
— Et toi aussi… n'as-tu pas lutté autant qu'il est donné à une créature humaine de lutter? Mais les forces ont un terme… Je te connais bien, Céphyse… c'est surtout devant la faim que tu as cédé… devant la faim et cette pénible obligation d'un travail acharné qui ne te donnait pas même de quoi subvenir aux plus indispensables besoins.
— Mais toi… ces privations, tu les endurais, tu les endures encore!
— Est-ce que tu peux me comparer à toi? Tiens, dit la Mayeux en prenant sa soeur par la main et la conduisant devant une glace posée au-dessus d'un canapé, regarde-toi… Crois-tu que Dieu, en te faisant si belle, en te douant d'un sang vif et ardent, d'un caractère joyeux, remuant, expansif, amoureux du plaisir, ait voulu que ta jeunesse se passât au fond d'une mansarde glacée, sans jamais voir le soleil, clouée sur ta chaise, vêtue de haillons, et travaillant sans cesse et sans espoir? Non, car Dieu nous a donné d'autres besoins que ceux de boire et de manger. Même dans notre humble condition, la beauté n'a-t-elle pas besoin d'un peu de parure? La jeunesse n'a-t-elle pas besoin de mouvement, de plaisir et de gaieté? Tous les âges n'ont-ils pas besoin de distractions et de repos? Tu aurais gagné un salaire suffisant pour manger à ta faim, pour avoir un jour ou deux d'amusements par semaine après un travail quotidien de douze ou quinze heures, pour te procurer la modeste et fraîche toilette que réclame si impérieusement ton charmant visage, tu n'aurais rien demandé de plus, j'en suis certaine, tu me l'as dit cent fois; tu as donc cédé à une nécessité irrésistible, parce que tes besoins sont plus grands que les miens.
— C'est vrai… répondit la reine Bacchanal d'un air pensif: si j'avais seulement trouvé à gagner quarante sous par jour… ma vie aurait été tout autre… car dans les commencements… vois-tu, ma soeur, j'étais cruellement humiliée de vivre aux dépens de quelqu'un…
— Aussi… as-tu été invinciblement entraînée, ma bonne Céphyse; sans cela je te blâmerais au lieu de te plaindre… Tu n'as pas choisi ta destinée, tu l'as subie… comme je subis la mienne…
— Pauvre soeur! dit Céphyse en embrassant tendrement la Mayeux, toi si malheureuse, tu m'encourages, tu me consoles… et ce serait à moi de te plaindre…
— Rassure-toi, dit la Mayeux, Dieu est juste et bon: s'il m'a refusé bien des avantages, il m'a donné mes joies comme il t'a donné les tiennes…