— Tu as raison, dit la reine Bacchanal avec amertume après un moment de silence, tu ne peux pas accepter… de secours de mon amant… c'était t'outrager que de te le proposer… Il y a des positions si humiliantes, qu'elles souillent jusqu'au bien qu'on voudrait faire.

— Céphyse… je n'ai pas voulu te blesser… tu le sais bien.

— Oh! va, crois-moi, reprit la reine Bacchanal, si étourdie, si gaie que je sois, j'ai quelquefois… des moments de réflexion, même au milieu de mes joies les plus folles… et ces moments-là sont rares, heureusement.

— Et à quoi penses-tu alors?

— Je pense que la vie que je mène n'est guère honnête; alors je veux demander à Jacques une petite somme d'argent, seulement de quoi assurer ma vie pendant un an, alors je fais le projet d'aller te rejoindre et de me remettre peu à peu à travailler.

— Eh bien!… cette idée est bonne… pourquoi ne la suis-tu pas?

— Parce qu'au moment d'exécuter ce projet, je m'interroge sincèrement, et le courage me manque; je le sens, jamais je ne pourrai reprendre l'habitude du travail, et renoncer à cette vie, tantôt riche comme aujourd'hui, tantôt précaire… mais au moins libre, oisive, joyeuse, insouciante, et toujours mille fois préférable à celle que je mènerais en gagnant quatre francs par semaine. Jamais, d'ailleurs, l'intérêt ne m'a guidée; plusieurs fois j'ai refusé de quitter un amant qui n'avait pas grand'chose pour quelqu'un de riche que je n'aimais pas; jamais je n'ai rien demandé pour moi. Jacques a peut-être dépensé dix mille francs depuis trois ou quatre mois, et nous n'avons que deux mauvaises chambres à peine meublées, car nous vivons toujours dehors, comme des oiseaux; heureusement, quand je l'ai aimé, il ne possédait rien du tout; j'avais vendu pour cent francs quelques bijoux qu'on m'avait donnés, et mis cette somme à la loterie; comme les fous ont toujours du bonheur, j'ai gagné quatre mille francs. Jacques était aussi gai, aussi fou, aussi en train que moi, nous nous sommes dit: nous nous aimons bien; tant que l'argent durera, nous irons; quand nous n'en aurons plus, de deux choses l'une, ou nous serons las l'un de l'autre, et alors nous nous dirons adieu, ou bien nous nous aimerons encore; alors, pour rester ensemble, nous essayerons de nous remettre au travail: si nous ne le pouvons pas, et que nous tenions toujours à ne pas nous séparer… un boisseau de charbon fera notre affaire.

— Grand Dieu! s'écria la Mayeux en pâlissant.

— Rassure-toi donc… nous n'avons pas à en venir là… il nous restait encore quelque chose, lorsqu'un agent d'affaires, qui m'avait fait la cour, mais qui était si laid que ça m'empêchait de voir qu'il était riche, sachant que je vivais avec Jacques, m'a engagée à… Mais pourquoi t'ennuyer de ces détails… En deux mots, on a prêté de l'argent à Jacques sur quelque chose comme des droits assez douteux, dit-on, qu'il avait à une succession… C'est avec cet argent-là que nous nous amusons… tant qu'il y en aura… ça ira…

— Mais, ma bonne Céphyse, au lieu de dépenser si follement cet argent, pourquoi ne pas le placer… et te marier avec Jacques… puisque tu l'aimes!