C'étaient les symptômes de la mort.
Le docteur Maunoir secoua la tête et déclara que son concours était complètement inutile. Depuis ce moment, c'est-à-dire depuis le samedi à dix heures du soir, jusqu'au lundi matin sept heures moins cinq minutes, moment précis où il rendit le dernier soupir, le mourant ne reprit pas connaissance. Pendant ces trente-trois heures, il ne fit qu'un mouvement imperceptible et ne prononça qu'un seul mot: «BOIRE!» Du reste, aucun symptôme de souffrance n'agita ses derniers moments, ordinairement si terribles, et, n'eût été le râle de l'agonie qui indiquait que le coeur battait toujours, on eût pu croire à la mort. Lorsque le malade sentit que tout était fini, il prit la main du colonel Charras, et, la serrant avec tout ce qui lui restait d'énergie:
— Mon ami, lui dit-il, je désire mourir comme j'ai vécu, c'est-à- dire en libre penseur. Sa volonté dernière fut exécutée.
Dieu, qui lui avait fait une vie si agitée, lui donna cette douceur de mourir au moins la main dans une des mains les plus fermes et les plus loyales qu'il y ait au monde. Merci, Charras!
Prologue
Les deux mondes
L'océan Polaire entoure d'une ceinture de glace éternelle les bords déserts de la Sibérie et de l'Amérique du Nord, ces dernières limites des deux mondes, que sépare l'étroit canal de Behring.
Le mois de septembre touche à sa fin. L'équinoxe a ramené les ténèbres et les tourmentes boréales; la nuit va bientôt remplacer un de ces jours polaires si courts, si lugubres.
Le ciel, d'un bleu sombre violacé, est faiblement éclairé par un soleil sans chaleur dont le disque blafard, à peine élevé au- dessus de l'horizon, pâlit devant l'éblouissant éclat de la neige qui couvre à perte de vue l'immensité des steppes.
Au Nord, ce désert est borné par une côte hérissée de roches noires, gigantesques; au pied de leur entassement titanique, est enchaîné cet océan pétrifié qui a pour vagues immobiles de grandes chaînes de montagnes de glace dont les cimes bleuâtres disparaissent au loin dans une brume neigeuse… À l'Est, entre les deux pointes du cap Oulikine, confin oriental de la Sibérie, on aperçoit une ligne d'un vert obscur où la mer charrie lentement d'énormes glaçons blancs…
C'est le détroit de Behring.