Ces vins étaient des cadeaux qu'après l'invasion de 1815, les souverains alliés avaient faits au docteur Sue. Il y avait des vins de tokai donnés par l'empereur d'Autriche; des vins du Rhin donnés par le roi de Prusse, du johannisberg donné par M. de Metternich, et, enfin, une centaine de bouteilles de vin d'Alicante, données par Mme de Morville, et qui portaient la date respectable, mieux que respectable, vénérable de 1750.
On avait essayé de tous les moyens pour ouvrir les armoires: les armoires avaient vertueusement résisté à la persuasion comme à la force.
On désespérait de faire jamais connaissance avec l'alicante de Mme de Morville, avec le johannisberg de M. de Metternich, avec le liebfraumilch du roi de Prusse, et avec le tokai de l'empereur d'Autriche, autrement que par les échantillons que, dans ses grands dîners, le docteur Sue versait à ses convives dans des dés à coudre, lorsqu'un jour, en fouillant dans un squelette, Eugène Sue trouva par hasard un trousseau de clefs.
C'étaient les clefs des armoires!
Dès le premier jour, on mit la main sur une bouteille de vin de tokai au cachet impérial, et on la vida jusqu'à la dernière goutte; puis on fit disparaître la bouteille.
Le lendemain, ce fut le tour du johannisberg; le surlendemain, celui du liebfraumilch; le jour suivant, de l'alicante.
On en fit autant de ces trois bouteilles que de la première.
Mais James Rousseau, qui était l'aîné et qui, par conséquent, avait une science du monde supérieure à celle de ses jeunes amis, qui hasardaient leurs pas sur le terrain glissant de la société, James Rousseau fit judicieusement observer qu'au train dont on y allait, on creuserait bien vite un gouffre, que l'oeil du docteur Sue plongerait dans ce gouffre et qu'il y trouverait la vérité.
Il fit alors cette proposition astucieuse de boire chaque bouteille au tiers seulement, de la remplir d'une composition chimique qui, autant que possible, se rapprocherait du vin dégusté ce jour-là, de la reboucher artistement et de la remettre à sa place.
Ferdinand Langlé appuya la proposition et, en sa qualité de vaudevilliste, y ajouta un amendement; c'était de procéder à l'ouverture de l'armoire à la manière antique, c'est-à-dire avec accompagnement de choeurs.