— Alors, mon père, la supérieure te répondra qu'elle ne sait pas ce que tu veux dire et que Mlles Simon ne sont pas au couvent.
— Et je lui dirai moi, qu'elles y sont; témoin la Mayeux, témoin
Rabat-Joie.
— La supérieure te dira qu'elle ne te connaît pas, qu'elle n'a pas d'explications à te donner… et elle refermera le guichet.
— Alors, j'enfonce la porte… tu vois bien qu'il faut toujours en arriver là… Laissez-moi… mordieu! laissez-moi…
— Et le portier, à ce bruit, à cette violence, court chercher la garde, on arrive et l'on commence par t'arrêter.
— Et vos pauvres enfants… que deviennent-elles alors, monsieur
Dagobert? dit la Mayeux.
Le père d'Agricol avait trop de bon sens pour ne pas sentir toute la justesse des observations de son fils et de la Mayeux; mais il savait bien qu'il fallait qu'à tout prix les orphelines fussent libres avant le lendemain. Cette alternative était terrible, si terrible que, portant ses deux mains à son front brûlant, Dagobert tomba assis sur un banc de pierre, comme anéanti par l'inexorable fatalité de sa position.
Agricol et la Mayeux, profondément touchés de ce muet désespoir, échangèrent un triste regard. Le forgeron, s'asseyant à côté du soldat, lui dit:
— Mais, mon père, rassure-toi donc… songe à ce que la Mayeux vient de dire… En allant avec cette bague de Mlle de Cardoville chez ce monsieur qui est très influent, tu le vois, ces demoiselles peuvent être libres demain… suppose même, au pis aller, qu'elles ne te soient rendues qu'après-demain…
— Tonnerre et sang! vous voulez donc me rendre fou? s'écria Dagobert en bondissant sur son banc et en regardant son fils et la Mayeux avec une expression si sauvage, si désespérée, qu'Agricol et l'ouvrière en reculèrent avec autant de surprise que d'inquiétude. Pardon, mes enfants, dit Dagobert en revenant à lui après un long silence, j'ai tort de m'emporter, car nous ne pouvons nous entendre… Ce que vous dites est juste… et pourtant, moi, j'ai raison de parler comme je parle… Écoutez- moi… tu es un honnête homme, Agricol; vous, une honnête fille, la Mayeux… Ce que je vais dire est pour vous seuls… J'ai amené ces enfants du fond de la Sibérie, savez-vous pourquoi? Pour qu'elles se trouvent demain matin rue Saint-François… Si elles ne s'y trouvent pas, j'ai trahi le dernier voeu de leur mère mourante.