— Mais explique-toi donc? dit Dagobert à son fils avec impatience.
— Tantôt, reprit le forgeron, lorsque tu es venu me chercher à la prison, mon père, je t'ai dit que j'avais un devoir sacré à remplir et que je te rejoindrais à la maison…
— Oui… et j'ai été de mon côté tenter de nouvelles démarches dont je vous parlerai tout à l'heure.
— J'ai couru tout de suite au pavillon de la rue de Babylone, ignorant que Mlle de Cardoville fût folle, ou du moins passât pour folle… Un domestique m'ouvre et me dit que cette demoiselle a éprouvé un soudain accès de folie… Tu conçois, mon père, quel coup cela porte… je demande où elle est, et on me répond qu'on n'en sait rien; je demande si je peux parler à quelqu'un de ses parents. Comme ma blouse n'inspirait pas grande confiance, on me répond qu'il n'y a ici personne de sa famille… J'étais désolé; une idée me vient… je me dis: elle est folle, son médecin doit savoir où l'on l'a conduite; si elle est en état de m'entendre, il me conduira auprès d'elle; sinon à défaut de parents, je parlerai au médecin; souvent, un médecin, c'est un ami… Je demande donc à ce domestique s'il pourrait m'indiquer le médecin de Mlle de Cardoville. On me donne son adresse sans difficultés: M. le docteur Baleinier, rue Taranne, 12. J'y cours, il était sorti; mais on me dit chez lui que sur les cinq heures je le trouverais sans doute à sa maison de santé: cette maison est voisine du couvent… voilà pourquoi nous nous sommes rencontrés.
— Mais cette médaille… cette médaille, dit Dagobert impatiemment, où l'as-tu vue?
— C'est à propos de cela, et d'autres choses encore, que j'avais écrites à la Mayeux, que je désirerais faire à Mlle de Cardoville des révélations importantes.
— Et ces révélations?
— Voici mon père: j'étais allé chez elle le jour de votre départ, pour la prier de me fournir une caution: on m'avait suivi; elle l'apprend par une de ses femmes de chambre; pour me mettre à l'abri de l'arrestation, elle me fait conduire dans une cachette de son pavillon; c'était une sorte de petite pièce voûtée qui ne recevait de jour que par un conduit fait comme une cheminée; au bout de quelques instants j'y voyais très clair. N'ayant rien de mieux à faire qu'à regarder autour de moi, je regarde; les murs étaient recouverts de boiseries; l'entrée de cette cachette se composait d'un panneau glissant sur des coulisses de fer, au moyen de contrepoids et d'engrenages compliqués admirablement travaillés; c'est mon état, ça m'intéressait: je me mets à examiner ces ressorts avec curiosité malgré mes inquiétudes; je me rendais bien compte de leur jeu, mais il y avait un bouton de cuivre dont je ne pouvais trouver l'emploi: j'avais beau le tirer à moi, à droite, à gauche, rien dans les ressorts ne fonctionnait. Je me dis: ce bouton appartient sans doute à un autre mécanisme, alors l'idée me vient, au lieu de le tirer à moi, de le pousser fortement; aussitôt j'entends un petit grincement, et je vois tout à coup, au-dessus de l'entrée de la cachette, un panneau de deux pieds carrés s'abaisser de la boiserie comme la tablette d'un secrétaire; ce panneau était façonné en sorte de boîte; comme j'avais sans doute poussé le ressort trop brusquement, la secousse fit tomber par terre une petite médaille en bronze avec sa chaîne.
— Où tu as vu l'adresse… de la rue Saint-François! s'écria
Dagobert.
— Oui, mon père, et, avec cette médaille, était tombée par terre une grande enveloppe cachetée… En la ramassant, j'ai lu pour ainsi dire malgré moi, en grosses lettres: Pour Mlle de Cardoville. Elle doit prendre connaissance de ces papiers à l'instant même où ils lui seront remis. Puis, au-dessous de ces mots, je vois les initiales R. et C., accompagnées d'un parafe et de cette date: Paris, 12 novembre 1830. Je retourne l'enveloppe, je vois, sur deux cachets qui la scellaient, les mêmes initiales R. et C., surmontées d'une couronne.