— Ah! pauvre femme, dit Dagobert avec amertume, si tu n'avais jamais eu d'autre confesseur que Gabriel!…
— J'y avais bien pensé avant ses voyages, dit naïvement
Françoise. J'aurais tant aimé me confesser à ce cher enfant…
Mais, vois-tu, j'ai craint de fâcher l'abbé Dubois, et que Gabriel
ne fût trop indulgent pour mes péchés.
— Tes péchés, pauvre chère mère… dit Agricol, en as-tu seulement jamais commis un seul?
— Et Gabriel, que t'a-t-il dit? demanda le soldat.
— Hélas! mon ami, que n'ai-je eu plus tôt un entretien pareil avec lui. Ce que je lui ai appris de l'abbé Dubois a éveillé ses soupçons; alors il m'a interrogée, ce cher enfant, sur bien des choses dont il ne m'avait jamais parlé jusque-là… Je lui ai ouvert mon coeur tout entier; lui aussi m'a ouvert le sien, et nous avons fait de tristes découvertes sur des personnes que nous avions toujours crues bien respectables… et qui pourtant nous avaient trompés à l'insu l'un de l'autre…
— Comment cela?
— Oui, on lui disait à lui, sous le sceau du secret, des choses censées venir de moi; et à moi, sous le sceau du secret, on me disait des choses comme venant de lui… Ainsi… il m'a avoué qu'il ne s'était pas d'abord senti de vocation pour être prêtre… Mais on lui a assuré que je ne croirais mon salut certain dans ce monde et dans l'autre que s'il entrait dans les ordres, parce que j'étais persuadée que le Seigneur me récompenserait de lui avoir donné un si excellent serviteur, et que pourtant je n'oserais jamais demander, à lui Gabriel, une pareille preuve d'attachement, quoique je l'eusse ramassé orphelin dans la rue et élevé comme mon fils à force de privations et de travail… Alors, que voulez- vous! le pauvre cher enfant, croyant combler tous mes voeux… s'est sacrifié. Il est entré au séminaire.
— Mais c'est horrible, dit Agricol, c'est une ruse infâme; et pour les prêtres qui s'en sont rendus coupables, c'est un mensonge sacrilège…
— Pendant ce temps-là, reprit Françoise, à moi, on me tenait un autre langage; on me disait que Gabriel avait la vocation, mais qu'il n'osait me l'avouer, de peur que je ne fusse jalouse à cause d'Agricol, qui, ne devant jamais être qu'un ouvrier, ne jouirait pas des avantages que la prêtrise assurait à Gabriel… Aussi, lorsqu'il m'a demandé la permission d'entrer au séminaire (cher enfant! il n'y entrait qu'à regret, mais il croyait me rendre heureuse), au lieu de le détourner de cette idée, je l'ai, au contraire, engagé de tout mon pouvoir à la suivre, l'assurant qu'il ne pouvait mieux faire, que cela me causait une grande joie… Dame… vous entendez bien! j'exagérais, tant je craignais qu'il ne me crût jalouse pour Agricol.
— Quelle odieuse machination! dit Agricol stupéfait. On spéculait d'une manière indigne sur votre dévouement mutuel; ainsi, dans l'encouragement presque forcé que tu donnais à sa résolution, Gabriel voyait, lui, l'expression de ton voeu le plus cher…