Le secrétaire prit une note dans un casier, et lut ce qui suit:
«Ce jourd'hui, 19 février 1682, le révérend père provincial Alexandre Bourdon a envoyé l'avertissement suivant, avec ces mots en marge: Extrêmement considérable pour l'avenir.
«On vient de découvrir, par les aveux d'un mourant qu'un de nos pères a assisté, une chose fort secrète.
«M. Marins de Rennepont, l'un des chefs les plus remuants et les plus redoutables de la région réformée, l'un des ennemis les plus acharnés de notre sainte compagnie, était apparemment rentré dans le giron de notre maternelle Église, à la seule et unique fin de sauver ses biens menacés de la confiscation à cause de ses déportements irréligieux et damnables; les preuves ayant été fournies par différentes personnes de notre compagnie, comme quoi la conversion du sieur de Rennepont n'était pas sincère et cachait un leurre sacrilège, les biens dudit sieur, dès lors considéré comme relaps, ont été, ce pourquoi, confisqués par Sa Majesté notre roi Louis XIV, et ledit sieur de Rennepont condamné perpétuellement aux galères[18], auxquelles il a échappé par une mort volontaire, ensuite duquel crime abominable il a été traîné sur la claie, et son corps abandonné aux chiens de la voierie.
«Ces prémisses exposées, l'on arrive à la chose secrète, si extrêmement considérable pour l'avenir et l'intérêt de notre société.
«Sa Majesté Louis XIV, dans sa paternelle et catholique bonté pour l'Église et en particulier pour notre ordre, nous avait accordé le profit de cette confiscation, en gratitude de ce que nous avions concouru à dévoiler le sieur de Rennepont comme relaps infâme et sacrilège… Nous venons d'apprendre assurément qu'à cette confiscation, et conséquemment à notre société, ont été abstraites une maison sise à Paris, rue Saint-François, numéro 3, et une somme de cinquante mille écus en or. La maison a été cédée avant la confiscation, moyennant une vente simulée, à un ami du sieur de Rennepont, très bon catholique cependant, et bien malheureusement, car on ne peut sévir contre lui. Cette maison, grâce à la connivence coupable mais inattaquable de cet ami, a été murée, et ne doit être ouverte que dans un siècle et demi, selon les dernières volontés du sieur de Rennepont.
«Quant aux cinquante mille écus en or, ils ont été placés en mains malheureusement inconnues jusqu'ici, à cette fin d'être capitalisés et exploités, durant cent cinquante ans, pour être partagés, à l'expiration desdites cent cinquante années, entre les descendants alors existants du sieur de Rennepont; somme qui, moyennant tant d'accumulations, sera devenue énorme, et atteindra nécessairement le chiffre de quarante ou cinquante millions de livres tournois.
«Par des motifs demeurés inconnus, et qu'il a consignés dans un testament, le sieur de Rennepont a caché à sa famille, que les édits contre les protestants ont chassée de France et exilée en Europe, a caché le placement des cinquante mille écus; conviant seulement ses parents à perpétuer dans leur lignée, de génération en génération, la recommandation aux derniers survivants de se trouver réunis à Paris, dans cent cinquante ans rue Saint- François, le 13 FÉVRIER 1832, et pour que cette recommandation ne s'oubliât pas, il a chargé un homme, dont l'état est inconnu mais dont le signalement est connu, de faire fabriquer des médailles de bronze où ce voeu et cette date sont gravés, et d'en faire parvenir une à chaque personne de sa famille; mesure d'autant plus nécessaire que, par un autre motif ignoré, et que l'on suppose aussi expliqué dans le testament, les héritiers seront tenus de se présenter ledit jour, avant midi, _en personne _et non par représentant, faute de quoi ils seraient exclus du partage.
«L'homme inconnu, qui est parti pour distribuer ces médailles aux membres de la famille Rennepont, est un homme de trente-six ans, de mine fière et triste, de haute stature; il a les sourcils noirs, épais et singulièrement rejoints; il se fait appeler Joseph; on soupçonne fort ce voyageur d'être un actif et dangereux émissaire de ces forcenés républicains et réformés des Sept Provinces-Unies.
«De ce qui précède, il résulte que cette somme, confiée par ce relaps à une main inconnue, d'une façon subreptice, a échappé à la confiscation à nous octroyée par notre bien-aimé roi: c'est donc un dommage énorme, un vol monstrueux, dont nous sommes tenus de nous récupérer, sinon quant au présent, du moins quant à l'avenir. Notre compagnie étant, pour la grande gloire de Dieu et de notre Saint-Père, impérissable, il sera facile, grâce aux relations que nous avons par toute la terre au moyen des missions et autres établissements, de suivre dès à présent la filiation de cette famille Rennepont de génération en génération, de ne jamais la perdre de vue, afin que dans cent cinquante ans, au moment du partage de cette immense fortune accumulée, notre compagnie puisse rentrer dans ce bien qui lui a été traîtreusement dérobé, et y rentrer fas aut nefas, par quelque moyen que ce soit, même par ruse ou par violence, notre compagnie n'étant tenue d'agir autrement à l'encontre des détenteurs futurs de nos biens si malicieusement larronnés par ce relaps infâme et sacrilège… pour ce qu'il est enfin légitime de défendre, conserver et récupérer son bien par tous les moyens que le Seigneur met entre nos mains. Jusqu'à la restitution complète, cette famille de Rennepont sera donc damnable et réprouvée, comme une lignée maudite de ce Caïn de relaps, et il sera bon de la toujours furieusement surveiller. Pour ce faire, il sera urgent que chaque année, à partir de ce jourd'hui, l'on établisse une sorte d'enquête sur la position successive des membres de cette famille.»