— Parce que j'ai la foi… voilà tout… Et c'est tout… dit impérieusement Morok en interrompant Karl et en accompagnant ces mot d'un tel regard que l'autre baissa la tête et resta muet. Pourquoi celui que le Seigneur soutient dans sa lutte contre les bêtes ne serait-il pas aussi soutenu par lui dans ses luttes contre les hommes… quand ces hommes sont pervers et impies? ajouta le Prophète d'un air triomphant et inspiré.

Soit par créance à la conviction de son maître, soit qu'il ne fût pas capable d'engager avec lui une controverse sur ce sujet si délicat, Karl répondit humblement au Prophète:

— Vous êtes plus savant que moi, maître; ce que vous faites doit être bien fait.

— As-tu suivi ce vieillard et ces deux jeunes filles toute la journée? reprit le Prophète après un moment de silence.

— Oui, mais de loin; comme je connais bien le pays, j'ai tantôt coupé au court à travers la vallée, tantôt dans la montagne, en suivant la route où je les apercevais toujours: la dernière fois que je les ai vus, je m'étais tapi derrière le moulin à eau de la tuilerie… Comme ils étaient en plein grand chemin et que la nuit approchait, j'ai hâté le pas pour prendre les devants et annoncer ce que vous appelez une bonne nouvelle.

— Très bonne… oui… très bonne… et tu seras récompensé… car si ces gens m'avaient échappé…

Le Prophète tressaillit et n'acheva pas. À l'expression de sa figure, à l'accent de sa voix, on devinait de quelle importance était pour lui la nouvelle qu'on lui apportait.

— Au fait, reprit Karl, il faut que ça mérite attention, car ce courrier russe tout galonné est venu de Saint-Pétersbourg à Leipzig pour vous trouver… C'était peut-être pour…

Morok interrompit brutalement Karl et reprit:

— Qui t'a dit que l'arrivée de ce courrier ait eu rapport à ces voyageurs? Tu te trompes, tu ne dois savoir que ce que je t'ai dit.