— Je vous le répète, mon père, s'il s'agit de choses confidentielles sur la compagnie… il m'est impossible de vous entendre.

— En vérité, mon cher fils, vous me causez un étonnement profond. Qu'avez-vous? mon Dieu! vos traits sont altérés, votre émotion est visible… Voyons… parlez sans crainte… Pourquoi ne pouvez- vous m'entendre davantage?

— Je ne puis vous le dire, mon père, avant de vous avoir, moi aussi, rapidement exposé le passé… tel qu'il m'a été donné de le juger depuis quelque temps… Vous comprendrez alors, mon père, que je n'ai plus droit à vos confidences, car bientôt un abîme va nous séparer sans doute.

À ces mots de Gabriel, il est impossible de peindre le regard que Rodin et le père d'Aigrigny échangèrent rapidement; le _socius _commença de ronger ses ongles en attachant son oeil de reptile irrité sur Gabriel; le père d'Aigrigny devint livide; son front se couvrit d'une sueur froide. Il se demandait avec épouvante si, au moment de toucher au but, l'obstacle viendrait de Gabriel, en faveur de qui tous les obstacles avaient été écartés. Cette pensée était désespérante. Pourtant le révérend père se contint admirablement, resta calme, et répondit avec une affectueuse onction:

— Il m'est impossible de croire, mon cher fils, que vous et moi soyons jamais séparés par un abîme… si ce n'est par l'abîme de douleurs que me causerait quelque grave atteinte portée à votre salut; mais… parlez… je vous écoute…

— Il y a en effet, douze ans, mon père, reprit Gabriel d'une voix ferme et en s'animant peu à peu, que, par vos soins, je suis entré dans un collège de la compagnie de Jésus… J'y entrai aimant, loyal et confiant… Comment a-t-on encouragé tout d'abord ces précieux instincts de l'enfance?… le voici. Le jour de mon arrivée, le supérieur me dit, en me désignant deux enfants un peu plus âgés que moi: «Voilà les compagnons que vous préférerez; vous vous promènerez toujours tous trois ensemble: la règle de la maison défend tout entretien à deux personnes; la règle veut aussi que vous écoutiez attentivement ce que diront vos compagnons, afin de pouvoir me le rapporter, car ces chers enfants peuvent avoir, à leur insu, des pensées mauvaises, ou projeter de commettre des fautes; or, si vous aimez vos camarades, il faut m'avertir de leurs fâcheuses tendances, afin que mes remontrances paternelles leur épargnent la punition en prévenant les fautes… il vaut mieux prévenir le mal que de le punir.»

— Tels sont en effet, mon cher fils, dit le père d'Aigrigny, la règle de nos maisons et le langage que l'on tient à tous les élèves qui s'y présentent.

— Je le sais, mon père… répondit Gabriel avec amertume; aussi trois jours après, pauvre enfant soumis et crédule, j'épiais naïvement mes camarades, écoutant, retenant leurs entretiens, et allant les rapporter au supérieur, qui me félicitait de mon zèle… Ce que l'on me faisait faire était indigne… et pourtant, Dieu le sait, je croyais accomplir un devoir charitable; j'étais heureux d'obéir aux ordres d'un supérieur que je respectais, et dont j'écoutais, dans ma foi enfantine, les paroles comme j'aurais écouté celles de Dieu… Plus tard… un jour que je m'étais rendu coupable d'une infraction à la règle de la maison, le supérieur me dit: «Mon enfant, vous avez mérité une punition sévère; mais elle vous sera remise si vous parvenez à surprendre un de vos camarades dans la même faute que vous avez commise…» Et de peur que malgré ma foi et mon obéissance aveugles cet encouragement à la délation basée sur l'intérêt personnel ne me parut odieux, le supérieur ajouta: «Je vous parle, mon enfant, dans l'intérêt du salut de votre camarade; car s'il échappait à la punition, il s'habituerait au mal par l'impunité; or, en le surprenant en faute et en attirant sur lui un châtiment salutaire, vous aurez donc le double avantage d'aider à son salut, et de vous soustraire, vous, à une punition méritée, mais dont votre zèle envers le prochain vous gagnera la rémission.»

— Sans doute, reprit le père d'Aigrigny, de plus en plus effrayé du langage de Gabriel; et en vérité, mon cher fils, tout ceci est conforme à la règle suivie dans nos collèges et aux habitudes des personnes de notre compagnie, _qui se dénoncent mutuellement sans préjudice de l'amour et de la charité réciproques, et pour leur plus grand avancement __spirituel, surtout quand le supérieur l'a ordonné ou demandé __pour la plus grande gloire de Dieu.__[21]__ __[22]_

_— _Je le sais!… s'écria Gabriel, je le sais; c'est au nom de ce qu'il y a de plus sacré parmi les hommes qu'ainsi l'on m'encourageait au mal.