— Mon cher fils, dit le père d'Aigrigny en tâchant de cacher sous une apparence de dignité blessée sa terreur toujours croissante, de vous à moi… ces paroles sont au moins étranges.

À ce moment Rodin, quittant la cheminée où il s'était accoudé, commença de se promener de long en large dans la chambre, d'un air méditatif, sans discontinuer de ronger ses ongles.

— Il m'est cruel, ajouta le père d'Aigrigny, d'être obligé de vous rappeler, mon cher fils, que vous nous devez l'éducation que vous avez reçue.

— Tels étaient ses fruits, mon père, reprit Gabriel. Jusqu'alors, j'avais épié les autres enfants avec une sorte de désintéressement… mais les ordres du supérieur m'avaient fait faire un pas de plus dans cette voie indigne… J'étais devenu délateur pour échapper à une punition méritée. Et telles étaient ma foi, mon humilité, ma confiance, que je m'accoutumai à remplir avec innocence et candeur un rôle doublement odieux; une fois, cependant, je l'avoue, tourmenté par de vagues scrupules, derniers élans des aspirations généreuses qu'on étouffait en moi, je me demandai si le but charitable et religieux qu'on attribuait à ces délations, à cet espionnage continuel, suffisait pour m'absoudre; je fis part de mes craintes au supérieur; il me répondit que je n'avais pas à discerner, mais à obéir, qu'à lui seul appartenait la responsabilité de mes actes.

— Continuez, mon cher fils, dit le père d'Aigrigny cédant malgré lui à un profond accablement; hélas! j'avais raison de vouloir m'opposer à votre voyage en Amérique.

— Et la Providence a voulu que ce fût dans ce pays neuf, fécond et libre, qu'éclairé par un hasard singulier sur le présent et sur le passé, mes yeux se soient enfin ouverts, s'écria Gabriel. Oui, c'est en Amérique que, sortant de la sombre maison où j'avais passé tant d'années de ma jeunesse, et me trouvant pour la première fois face à face avec la majesté divine, au milieu des immenses solitudes que je parcourais… c'est là, qu'accablé devant tant de magnificence et tant de grandeur, j'ai fait serment…

Mais Gabriel, s'interrompant, reprit:

— Tout à l'heure, mon père, je m'expliquerai sur ce serment; mais croyez-moi, ajouta le missionnaire avec un accent profondément douloureux, ce fut un jour bien fatal, bien funeste, que celui où j'ai dû redouter et accuser ce que j'avais béni et révéré pendant si longtemps… Oh! je vous l'assure, mon père… ajouta Gabriel les yeux humides, ce n'est pas sur moi seul qu'alors j'ai pleuré.

— Je connais la bonté de votre coeur, mon cher fils, reprit le père d'Aigrigny renaissant à une lueur d'espoir en voyant l'émotion de Gabriel, je crains que vous n'ayez été égaré; mais confiez-vous à nous comme à vos pères spirituels, et, je l'espère, nous raffermirons votre foi malheureusement ébranlée, nous dissiperons les ténèbres qui sont venues obscurcir votre vue… car, hélas! mon cher fils, dans votre illusion, vous aurez pris quelques lueurs trompeuses pour le pur éclat du jour… Continuez…

Pendant que le père d'Aigrigny parlait ainsi, Rodin s'arrêta, prit un portefeuille dans sa poche, et écrivit quelques notes.