Gabriel était de plus en plus pâle et ému, il lui fallait un grand courage pour parler ainsi qu'il parlait, car depuis son voyage en Amérique il avait appris à connaître le redoutable pouvoir de la compagnie; mais cette révélation du passé envisagée au point de vue d'un présent plus éclairé, étant pour le jeune prêtre l'excuse ou plutôt la cause de la détermination qu'il venait signifier à son supérieur, il voulait loyalement exposer toute chose, malgré le danger qu'il affrontait sciemment. Il continua donc d'une voix altérée:

— Vous le savez, mon père, la fin de mon enfance, cet heureux âge de franchise et de joie innocente, affectueuse, se passa dans une atmosphère de crainte, de compression et de soupçonneux espionnage. Comment, hélas! aurais-je pu me laisser aller au moindre mouvement de confiance et d'abandon, lorsqu'on me recommandait à chaque instant d'éviter les regards de celui qui me parlait, afin de mieux cacher l'impression qu'il pouvait me causer par ces paroles, de dissimuler tout ce que je ressentais, de tout observer, tout écouter autour de moi? J'atteignis ainsi l'âge de quinze ans; peu à peu les très rares visites que l'on permettait de me rendre, mais toujours en présence de l'un de nos pères, à ma mère adoptive et à mon frère, furent supprimées, dans le but de fermer complètement mon coeur à toutes les émotions douces et tendres. Morne, craintif, au fond de cette grande maison triste, silencieuse, glacée, je sentis que l'on m'isolait de plus en plus du monde affectueux et libre; mon temps se partageait entre des études mutilées, sans ensemble, sans portée, et de nombreuses heures de pratiques minutieuses et d'exercices dévotieux. Mais, je vous le demande, mon père, cherchait-on jamais à échauffer nos jeunes âmes par des paroles empreintes de tendresse et d'amour évangélique?… Hélas! non… À ces mots adorables du divin Sauveur: _Aimez-vous les uns les autres, _on semblait avoir substitué ceux-ci: _Défiez-vous les uns des autres… _Enfin, mon père, nous disait-on jamais un mot de la patrie ou de la liberté? Non… oh! non, car ces mots-là font battre le coeur, et il ne faut pas que le coeur batte…

À nos heures d'étude et de pratique, succédaient, pour unique distraction, quelques promenades à trois… jamais à deux, parce qu'à trois la délation mutuelle est plus praticable[23], et parce qu'à deux l'intimité s'établissant plus facilement il pourrait se nouer de ces amitiés saintes, généreuses, qui feraient battre le coeur, et il ne faut pas que le coeur batte… Aussi, à force de le comprimer, est-il arrivé un jour où je n'ai plus senti; depuis six mois, je n'avais vu ni mon frère ni ma mère adoptive… ils vinrent au collège… Quelques années auparavant je les aurais accueillis avec des élans de joie mêlés de larmes… Cette fois mes yeux restèrent secs, mon coeur froid; ma mère et mon frère me quittèrent éplorés; l'aspect de cette douleur pourtant me frappa… J'eus alors conscience et horreur de cette insensibilité glaciale qui m'avait gagné depuis que j'habitais cette tombe. Épouvanté, je voulus en sortir pendant que j'en avais encore la force…

Alors je vous parlai, mon père, du choix d'un état… car, pendant ces quelques moments de réveil, il m'avait semblé entendre bruire au loin la vie active et féconde! la vie laborieuse et libre, la vie d'affection, de famille… Oh! comme alors je sentais le besoin de mouvement, de liberté, d'émotions nobles et chaleureuses! là j'aurais du moins retrouvé la vie de l'âme qui me fuyait… Je vous le dis, mon père… en embrassant vos genoux, que j'inondais de larmes, la vie d'artisan ou de soldat, tout m'eût convenu… Ce fut alors que vous m'apprîtes que ma mère adoptive, à qui je devais la vie, car elle m'avait trouvé mourant de misère… car, pauvre elle-même, elle m'avait donné la moitié du pain de son enfant… admirable sacrifice pour une mère… ce fut alors, reprit Gabriel en hésitant et en baissant les yeux, car il était de ces nobles natures qui rougissent et se sentent honteuses des infamies dont elles sont victimes; ce fut alors, mon père, reprit Gabriel après une nouvelle hésitation, que vous m'avez appris que ma mère adoptive n'avait qu'un but, qu'un désir, celui…

— Celui de vous voir entrer dans les ordres, mon cher fils, reprit le père d'Aigrigny, puisque cette pieuse et parfaite créature espérait qu'en faisant votre salut vous assuriez le sien… mais elle n'osait vous avouer sa pensée, craignant que vous ne vissiez un désir intéressé dans…

— Assez… mon père, dit Gabriel interrompant le père d'Aigrigny avec un mouvement d'indignation involontaire: il m'est pénible de vous entendre affirmer une erreur: Françoise Baudoin n'a jamais eu cette pensée…

— Mon cher fils, vous êtes bien prompt dans vos jugements, reprit doucement le père d'Aigrigny; je vous dis, moi, que telle a été la seule et unique pensée de votre mère adoptive…

— Hier, mon père, elle m'a tout dit. Elle et moi, nous avons été mutuellement trompés.

— Ainsi, mon cher fils, dit sévèrement le père d'Aigrigny à Gabriel, vous mettez la parole de votre mère adoptive au-dessus de la mienne?…

— Épargnez-moi une réponse pénible pour vous et pour moi, dit
Gabriel en baissant les yeux…