Rodin parut faire un effort sur lui-même pour réprimer un mouvement de violent courroux; puis il dit au père d'Aigrigny d'une voix calme:
— Lisez-le donc alors… À peine le révérend père eut-il jeté les yeux sur ce billet qu'un vif rayon d'espoir illumina sa physionomie jusqu'alors désespérée; serrant alors la main du _socius _avec une expression de profonde reconnaissance, il lui dit à voix basse:
— Vous avez raison… Gabriel est à nous…
V. Le retour.
Le père d'Aigrigny, avant d'adresser la parole à Gabriel, se recueillit profondément; sa physionomie, naguère bouleversée, se rassérénait peu à peu. Il semblait méditer, calculer les effets de l'éloquence qu'il allait déployer sur un thème excellent et d'un effet sûr, que le _socius, _frappé du danger de la situation, lui avait tracé en quelques lignes rapidement écrites au crayon, et que, dans son abattement, le révérend père avait d'abord négligé.
Rodin reprit son poste d'observation auprès de la cheminée, où il alla s'accouder, après avoir jeté sur le père d'Aigrigny un regard de supériorité dédaigneuse et courroucée, accompagné d'un haussement d'épaules très significatif. Ensuite de cette manifestation involontaire et heureusement inaperçue du père d'Aigrigny, la figure cadavéreuse du _socius _reprit son calme glacial; ses flasques paupières, un moment relevées par la colère et l'impatience, retombèrent et voilèrent à demi ses petits yeux ternes.
Il faut l'avouer, le père d'Aigrigny, malgré sa parole élégante et facile, malgré la séduction de ses manières exquises, malgré l'agrément de son visage et ses dehors d'homme du monde accompli et raffiné, le père d'Aigrigny était souvent effacé, dominé par l'impitoyable fermeté, par l'astuce et la profondeur diabolique de Rodin, de ce vieux homme repoussant, crasseux, misérablement vêtu, qui sortait pourtant très rarement de son humble rôle de secrétaire et de muet auditeur.
L'influence de l'éducation est si puissante que Gabriel, malgré la rupture formelle qu'il venait de provoquer, se sentait encore intimidé en présence du père d'Aigrigny, et il attendait avec une douloureuse angoisse la réponse du révérend père à sa demande expresse de le délier de ses anciens serments.
Sa Révérence, ayant sans doute habilement combiné son plan d'attaque, rompit enfin le silence, poussa un profond soupir, sut donner à sa physionomie, naguère sévère et irritée, une touchante expression de mansuétude, et dit à Gabriel d'une voix affectueuse:
— Pardonnez-moi, mon cher fils, d'avoir gardé si longtemps le silence… mais votre détermination m'a tellement étourdi, a soulevé en moi tant de pénibles pensées… que j'ai dû me recueillir pendant quelques moments pour tâcher de pénétrer la cause de votre rupture… et je crois avoir réussi… Ainsi donc, mon cher fils, vous avez bien réfléchi… à la gravité de votre démarche?