— Oui, mon père.

— Vous êtes absolument décidé à abandonner la compagnie… même contre mon gré?

— Cela me serait pénible… mon père, mais je me résignerais.

— Cela vous devrait être, en effet, très pénible, mon cher fils… car vous avez librement prêté un serment irrévocable, et ce serment, selon nos statuts, vous engageait à ne quitter la compagnie qu'avec l'agrément de vos supérieurs.

— Mon père, j'ignorais alors, vous le savez, la nature de l'engagement que je prenais. À cette heure, plus éclairé, je demande à me retirer; mon seul désir est d'obtenir une cure dans quelque village éloigné de Paris. Je me sens une irrésistible vocation pour ces humbles et utiles fonctions; il y a dans les campagnes une misère si affreuse, une ignorance si désolante de tout ce qui pourrait contribuer à améliorer un peu la condition du prolétaire agriculteur, dont l'existence est aussi malheureuse que celle des nègres esclaves — car quelle est sa liberté, quelle est son instruction, mon Dieu? — qu'il me semble que, Dieu aidant, je pourrais, dans un village, rendre quelques services à l'humanité. Il me serait donc pénible, mon père, de vous voir me refuser ce que…

— Oh! rassurez-vous, mon fils, reprit le père d'Aigrigny, je ne prétends pas lutter plus longtemps contre votre désir de vous séparer de nous…

— Ainsi, mon père… vous me relevez de mes voeux?

— Je n'ai pas pouvoir pour cela, mon cher fils; mais je vais écrire immédiatement à Rome pour en demander l'autorisation à notre général.

— Je vous remercie, mon père.

— Bientôt, mon cher fils, vous serez donc délivré de ces liens qui vous pèsent, et les hommes que vous reniez avec tant d'amertume n'en continueront pas moins à prier pour vous… afin que Dieu vous préserve de plus grands égarements… Vous vous croyez délié envers nous, mon cher fils; mais nous ne nous croyons pas déliés envers vous; on ne brise pas ainsi chez nous l'habitude d'un attachement paternel. Que voulez-vous!… nous nous regardons, nous autres, comme obligés envers nos créatures par les bienfaits mêmes dont nous les avons comblées… Ainsi, vous étiez pauvre… et orphelin… nous vous avons tendu les bras, autant à cause de l'intérêt que vous méritiez, mon cher fils, que pour épargner une charge trop lourde à votre excellente mère adoptive.