— Mon père… dit Gabriel avec une émotion contenue, je ne suis pas ingrat…

— Je veux le croire, mon cher… cher fils. Pendant, de longues années nous vous avons donné, comme à notre enfant bien-aimé, le pain de l'âme et du corps; aujourd'hui il vous plaît de nous renier, de nous abandonner… nous y consentons. Maintenant que j'ai pénétré la véritable cause de votre rupture avec nous, il est de mon devoir de vous délier de vos serments.

— De quelle cause voulez-vous parler, mon père?

— Hélas! mon cher fils! je conçois votre crainte. Aujourd'hui, des dangers nous menacent… vous le savez bien…

— Des dangers, mon père? s'écria Gabriel.

— Il est impossible, mon cher fils, que vous ignoriez que depuis la chute de nos souverains légitimes, nos soutiens naturels, l'impiété révolutionnaire devient de plus en plus menaçante; on nous accable de persécutions… Aussi, mon cher fils, je comprends et j'apprécie comme je dois le motif qui, dans de pareilles circonstances, vous engage à vous séparer de nous.

— Mon père! s'écria Gabriel avec autant d'indignation que de douleur, vous ne pensez pas cela de moi… vous ne pouvez pas le penser.

Le père d'Aigrigny, sans avoir égard à la protestation de Gabriel, continua le tableau imaginaire des dangers de sa compagnie, qui, loin d'être en péril, commençait déjà à ressaisir sourdement son influence.

— Oh! si notre compagnie était toute-puissante comme elle l'était il y a peu d'années encore, reprit le révérend père, si elle était entourée des respects et des hommages que lui doivent les vrais fidèles, malgré tant d'abominables calomnies dont on nous poursuit, peut-être alors, mon cher fils, aurions-nous hésité à vous délier de vos serments, peut-être aurions-nous cherché à ouvrir vos yeux à la lumière, à vous arracher au fatal vertige auquel vous êtes en proie; mais aujourd'hui que nous sommes faibles, opprimés, menacés de toutes parts, il est de notre devoir, il est de notre charité de ne pas vous faire partager forcément les périls auxquels vous avez la sagesse de vouloir vous soustraire.

En disant ces mots, le père d'Aigrigny jeta un rapide regard sur son _socius, _qui répondit avec un signe approbatif, accompagné d'un mouvement d'impatience qui semblait lui dire: