— Allez donc!… allez donc!

Gabriel était atterré; il n'y avait pas au monde un coeur plus généreux, plus loyal, plus brave que le sien. Que l'on juge de ce qu'il devait souffrir en entendant interpréter ainsi sa résolution!

— Mon père, reprit-il d'une voix émue et les yeux remplis de larmes, vos paroles sont cruelles… sont injustes… car, vous le savez… je ne suis pas lâche.

— Non… dit Rodin de sa voix brève et incisive en s'adressant au père d'Aigrigny et lui montrant Gabriel d'un regard dédaigneux, monsieur votre cher fils est… prudent…

À ces mots de Rodin, Gabriel tressaillit; une légère rougeur colora ses joues pâles; ses grands yeux bleus étincelèrent d'un généreux courroux; puis, fidèle aux préceptes de résignation et d'humilité chrétienne, il dompta ce moment d'emportement, baissa la tête, et, trop ému pour répondre, il se tut et essuya une larme furtive.

Cette larme n'échappa pas au _socius; _il y vit sans doute un symptôme favorable, car il échangea un nouveau regard de satisfaction avec le père d'Aigrigny.

Celui-ci était alors sur le point de toucher à une question brûlante; aussi, malgré son empire sur lui-même, sa voix s'altéra légèrement lorsque, pour ainsi dire encouragé, poussé par un regard de Rodin, qui devint extrêmement attentif, il dit à Gabriel:

— Un autre motif nous oblige encore à ne pas hésiter à vous délier de vos serments, mon cher fils… c'est une question toute de délicatesse… Vous avez probablement appris hier, par votre mère adoptive, que vous étiez peut-être appelé à recueillir un héritage… dont on ignore la valeur.

Gabriel releva vivement la tête et dit au père d'Aigrigny:

— Ainsi que je l'ai déjà affirmé à M. Rodin, ma mère adoptive m'a seulement entretenu de ses scrupules de conscience… et j'ignorais complètement l'existence de l'héritage dont vous parlez, mon père…