«Hameau de Villetaneuse, le 13 février 1682.
«Je vais échapper par la mort à la honte des galères, où les implacables ennemis de ma famille m'ont fait condamner comme relaps.
«Et puis… la vie m'est trop amère depuis que mon fils est mort victime d'un crime mystérieux… Mort à dix-neuf ans… pauvre Henri… Ses meurtriers sont inconnus… non… pas inconnus… si j'en crois mes pressentiments…
«Pour conserver mes biens à cet enfant, j'avais feint d'abjurer le protestantisme… Tant que cet être si aimé a vécu, j'ai scrupuleusement observé les apparences catholiques… Cette fourberie me révoltait, mais il s'agissait de mon fils… Quand on me l'a eu tué… cette contrainte m'a été insupportable… J'étais épié; j'ai été accusé et condamné comme relaps… mes biens ont été confisqués, j'ai été condamné aux galères.
«Terrible temps que ce temps-ci!
«Misère et servitude! despotisme sanglant et intolérance religieuse… Ah! il est doux de quitter la vie… Ne plus voir tant de maux, tant de douleurs… quel repos!… Et dans quelques heures… je goûterai ce repos… Je vais mourir, songeons à ceux des miens qui vivent, ou plutôt qui vivront… peut-être dans des temps meilleurs…
«Une somme de cinquante mille écus, dépôt confié à un ami, me reste de tant de biens. Je n'ai plus de fils… mais j'ai de nombreux parents exilés en Europe.
«Cette somme de cinquante mille écus, partagée entre tous les miens, eût été de peu de ressource pour eux… J'en ai disposé autrement. Et cela d'après les sages conseils d'un homme… que je vénère comme la parfaite image de Dieu sur la terre… car son intelligence, sa sagesse et sa bonté sont presque divines. Deux fois dans ma vie j'ai vu cet homme, et dans des circonstances bien funestes… deux fois je lui ai dû mon salut… une fois le salut de l'âme, une fois le salut du corps.
«Hélas! peut-être il eût sauvé mon pauvre enfant; mais il est arrivé trop tard… trop tard…
«Avant de me quitter, il a voulu me détourner de mourir… car il savait tout; mais sa voix a été impuissante: j'éprouvais trop de douleur, trop de regrets, trop de découragement. Chose étrange!… Quand il a été convaincu de ma résolution de terminer violemment mes jours, un mot d'une terrible amertume lui est échappé et m'a fait croire qu'il enviait mon sort… ma mort!… Est-il donc condamné à vivre, lui?…