«Oui… il s'y est sans doute condamné lui-même afin d'être utile et secourable à l'humanité… et pourtant la vie lui pèse; car je lui ai entendu dire un jour avec une expression de fatigue désespérée que je n'ai pas oubliée: «Oh! la vie… la vie… qui m'en délivrera?…»
«Elle lui est donc bien à charge? Il est parti; ses dernières paroles m'ont fait envisager la mort avec sérénité…
«Grâce à lui ma mort ne sera pas stérile… Grâce à lui, ces lignes écrites à ce moment par un homme qui, dans quelques heures, aura cessé de vivre, enfanteront peut-être de grandes choses dans un siècle et demi; oh! oui, de grandes et nobles choses… si mes volontés sont pieusement écoutées par mes descendants, car c'est à ceux de ma race future que je m'adresse ainsi. Pour qu'ils comprennent et apprécient mieux le dernier voeu que je fais… et que je les supplie d'exaucer, eux… qui sont encore dans le néant où je vais rentrer, il faut qu'ils connaissent les persécuteurs de ma famille, afin de pouvoir venger leur ancêtre, mais par une noble vengeance.
«Mon grand-père était catholique; entraîné moins par son zèle religieux que par de perfides conseils, il s'est affilié, quoique laïque, à une société dont la puissance a toujours été terrible et mystérieuse… à la société de Jésus.»
À ces mots du testament le père d'Aigrigny, Rodin et Gabriel se regardèrent presque involontairement. Le notaire, ne s'étant pas aperçu de ce mouvement, continuait toujours:
«Au bout de quelques années, pendant lesquelles il n'avait cessé de professer pour cette société le dévouement le plus absolu, il fut soudainement éclairé par des révélations épouvantables sur le but secret qu'elle se proposait et sur ses moyens d'y atteindre…
«C'était en 1610, un mois avant l'assassinat de Henri IV.
«Mon aïeul, effrayé du secret dont il se trouvait dépositaire malgré lui, et dont la signification se compléta plus tard par la mort du meilleur des rois; mon aïeul, non seulement rompit avec la société de Jésus, mais comme si le catholicisme tout entier lui eût paru solidaire des crimes de cette société, il abandonna la religion romaine, où il avait jusqu'alors vécu, et se fit protestant.
«Des preuves irréfragables attestant la connivence de deux membres de cette compagnie avec Ravaillac, connivence aussi prouvée lors du crime de Jean Châtel le régicide, se trouvaient entre les mains de mon aïeul. Telle fut la cause première de la haine acharnée de cette société contre notre famille. Grâce à Dieu, ces papiers ont été mis en sûreté; mon père me les a transmis, et si mes dernières volontés sont exécutées, on trouvera mes papiers, marqués A. M. C. D. G., dans le coffret d'ébène de la salle de deuil de la rue Saint-François. Mon père fut aussi en butte à de sourdes persécutions; sa ruine, sa mort, peut-être, en eussent été la suite, sans l'intervention d'une femme angélique, pour laquelle il a conservé un culte religieux.
«Le portrait de cette femme, que j'ai revue il y a peu d'années, ainsi que celui de l'homme auquel j'ai voué une vénération profonde, ont été peints par moi de souvenir, et sont placés dans le salon rouge de la rue Saint-François. Tous deux seront, je l'espère, pour les descendants de ma famille, l'objet d'un culte reconnaissant.»