Depuis quelques moments, Gabriel était devenu de plus en plus attentif à la lecture de ce testament; il songeait que, par une bizarre coïncidence, un de ses aïeux avait, deux siècles auparavant, rompu avec la société de Jésus, comme il venait de rompre lui-même depuis une heure… et que cette rupture, datant de deux siècles, datait aussi l'espèce de haine dont la compagnie de Jésus avait toujours poursuivi sa famille… Le jeune prêtre trouvait non moins étrange que cet héritage à lui transmis après un laps de cent cinquante ans par un de ses parents, victime de la société de Jésus, retournât par l'abandon volontaire qu'il venait de faire, lui Gabriel, à cette même société…

Lorsque le notaire avait lu le passage relatif aux deux portraits, Gabriel, qui, ainsi que le père d'Aigrigny, tournait le dos à ces toiles, fit un mouvement pour les voir…

À peine le missionnaire eut-il jeté les yeux sur le portrait de la femme, qu'il poussa un grand cri de surprise et presque d'effroi.

Le notaire interrompit aussitôt la lecture du testament en regardant le jeune prêtre avec inquiétude.

VIII. Le dernier coup de midi.

Au cri poussé par Gabriel, le notaire avait interrompu la lecture du testament, et le père d'Aigrigny s'était rapproché vivement du jeune prêtre.

Celui-ci, debout et tremblant, regardait le portrait de femme avec une stupeur croissante. Bientôt il dit à voix basse et comme se parlant à lui-même:

— Est-il possible, mon Dieu! que le hasard produise de pareilles ressemblances!… Ces yeux… à la fois si fiers et si tristes… ce sont les siens… et ce front… et cette pâleur!… oui, ce sont ses traits!… tous ses traits!

— Mon cher fils, qu'avez-vous? dit le père d'Aigrigny, aussi étonné que Samuel et que le notaire.

— Il y a huit mois, reprit le missionnaire d'une voix profondément émue, sans quitter le tableau des yeux, j'étais au pouvoir des Indiens… au milieu des montagnes Rocheuses… On m'avait mis en croix, on commençait à me scalper… j'allais mourir… lorsque la divine Providence m'envoya un secours inattendu… Oui… c'est cette femme qui m'a sauvé…