— Cette femme!… s'écrièrent à la fois Samuel, le père d'Aigrigny et le notaire.
Rodin seul paraissait complètement étranger à l'épisode du portrait; le visage contracté par une impatience courroucée, il se rongeait les ongles à vif en contemplant avec angoisse la lente marche des aiguilles de sa montre.
— Comment! cette femme vous a sauvé la vie? reprit le père d'Aigrigny.
— Oui, c'est cette femme, reprit Gabriel d'une voix plus basse et presque effrayée; cette femme… ou plutôt une femme qui lui ressemblait tellement, que si ce tableau n'était pas ici depuis un siècle et demi je croirais qu'il a été peint d'après elle… car je ne puis m'expliquer comment une ressemblance si frappante peut être l'effet d'un hasard… Enfin, ajouta-t-il au bout d'un moment de silence, en poussant un profond soupir, les mystères de la nature… et la volonté de Dieu sont impénétrables.
Et Gabriel retomba accablé sur son fauteuil, au milieu d'un profond silence, que le père d'Aigrigny rompit bientôt en disant:
— C'est un fait de ressemblance extraordinaire, et rien de plus… mon cher fils… seulement, la gratitude bien naturelle que vous avez pour votre libératrice donne à ce jeu bizarre de la nature un grand intérêt pour vous.
Rodin, dévoré d'impatience, dit au notaire, à côté duquel il se trouvait:
— Il me semble, monsieur, que tout ce petit roman est assez étranger au testament.
— Vous avez raison, reprit le notaire en se rasseyant; mais ce fait est si extraordinaire, si romanesque, ainsi que vous le dites, que l'on ne peut s'empêcher de partager le profond étonnement de monsieur…
Et il montra Gabriel qui, accoudé sur un des bras du fauteuil, appuyait son front sur sa main et semblait complètement absorbé. Le notaire continua de la sorte la lecture du testament: