«Telles ont été les persécutions auxquelles ma famille a été en butte de la part de la société de Jésus. Cette société possède, à cette heure, mes biens par la confiscation. Je vais mourir… Puisse sa haine s'éteindre dans ma mort et épargner ma race!… ma race, dont le sort est ma seule, ma dernière pensée à ce moment solennel.

«Ce matin, j'ai mandé ici un homme d'une probité depuis longtemps éprouvée, Isaac Samuel. Il me doit la vie, et chaque jour je me suis applaudi d'avoir pu conserver au monde une si honnête, une si excellente créature. Avant la confiscation de mes biens, Isaac Samuel les avait toujours administrés avec autant d'intelligence que de probité. Je lui ai confié les cinquante mille écus qu'un fidèle dépositaire m'avait rendus. Isaac Samuel et après lui ses descendants, auxquels il léguera ce devoir de reconnaissance, se chargent de faire valoir et d'accumuler cette somme jusqu'à l'expiration de la cent cinquantième année à dater de ce jour. Cette somme ainsi accumulée peut devenir énorme, constituer une fortune de roi… si les événements ne sont pas contraires à sa gestion…

«Puissent mes voeux être écoutés de mes descendants sur le partage et sur l'emploi de cette somme immense!

«Il arrive fatalement en un siècle et demi tant de changements, tant de variations, tant de bouleversements de fortune parmi les générations successives d'une famille, que, probablement, dans cent cinquante ans, mes descendants se trouveront appartenir aux différentes classes de la société, et représenteront ainsi les divers éléments sociaux de leur temps. Peut-être se rencontrera-t- il parmi eux des hommes doués d'une grande intelligence, ou d'un grand courage, ou d'une grande vertu; peut-être des savants, des noms illustres dans la guerre ou dans les arts; peut-être aussi d'obscurs artisans, de modestes bourgeois; peut-être aussi, hélas! de grands coupables…

«Quoi qu'il advienne, mon voeu le plus ardent, le plus cher, c'est que mes descendants se rapprochent et reconstituent ma famille par une étroite, une sincère union, en mettant parmi eux en pratique ces mots divins du Christ: _Aimez-vous les uns les autres. _Cette union serait d'un salutaire exemple… car il me semble que de _l'union, _que de l'association des hommes entre eux, doit surgir le bonheur futur de l'humanité.

«La compagnie qui a depuis si longtemps persécuté ma famille est un des plus éclatants exemples de la toute-puissance de l'association, même appliquée au mal. Il y a quelque chose de si fécond, de si divin dans ce principe, qu'il force quelquefois au bien les associations les plus mauvaises, les plus dangereuses. Ainsi les missions ont jeté de rares, mais de pures, de généreuses clartés sur cette ténébreuse compagnie de Jésus… cependant fondée dans le but détestable et impie d'anéantir, par une éducation homicide, toute volonté, toute pensée, toute liberté, toute intelligence chez les peuples, afin de les livrer tremblants, superstitieux, abrutis et désarmés au despotisme des rois, que la compagnie se réservait de dominer à son tour par ses confesseurs…»

À ce passage du testament, il y eut un nouveau et étrange regard échangé entre Gabriel et le père d'Aigrigny. Le notaire continua:

«Si une association perverse, fondée sur la dégradation humaine, sur la crainte, sur le despotisme, et poursuivie de la malédiction des peuples, a traversé les siècles et souvent dominé le monde par la terreur… que serait-ce d'une association qui, procédant de la fraternité, de l'amour évangélique, aurait pour but d'affranchir l'homme et la femme de tout dégradant servage; de convier au bonheur d'ici-bas ceux qui n'ont connu de la vie que des douleurs et la misère; de glorifier et d'enrichir le travail nourricier; d'éclairer ceux que l'ignorance déprave; de favoriser la libre expansion de toutes les passions que Dieu, dans sa sagesse infinie, dans son inépuisable bonté, a départies à l'homme comme autant de leviers puissants; de sanctifier tout ce qui vient de Dieu… l'amour comme la maternité, la force comme l'intelligence, la beauté comme le génie; de rendre enfin les hommes véritablement religieux et profondément reconnaissants envers le Créateur, en leur donnant l'intelligence des splendeurs de la nature et de leur part méritée des trésors dont il nous comble?

«Oh! si le ciel veut que, dans un siècle et demi, les descendants de ma famille, fidèles aux dernières volontés d'un coeur ami de l'humanité, se rapprochent ainsi dans une sainte communauté; si le ciel veut que parmi eux se rencontrent des âmes charitables et passionnées de commisération pour ce qui souffre; des esprits élevés, amoureux de la liberté; des coeurs éloquents et chaleureux; des caractères résolus, des femmes réunissant la beauté, l'esprit et la bonté, combien sera féconde et puissante l'harmonieuse union de toutes ces idées, de toutes ces influences, de toutes ces forces, de toutes ces attractions groupées autour de cette fortune de roi qui, concentrée par l'association et sagement régie, rendra praticables les plus admirables utopies!

«Quel merveilleux foyer de pensées fécondes, généreuses! quels rayonnements salutaires et vivifiants jailliraient incessamment de ce centre de charité, d'émancipation et d'amour! Que de grandes choses à tenter, que de magnifiques exemples à donner au monde par la pratique! Quel divin apostolat! Enfin, quel irrésistible élan pourrait imprimer à l'humanité tout entière une famille ainsi groupée, disposant de tels moyens d'action! Et puis alors cette association pour le bien serait capable de combattre la funeste association dont je suis victime, et qui peut-être dans un siècle et demi n'aura rien perdu de son redoutable pouvoir. Alors, à cette oeuvre de ténèbres, de compression et de despotisme, qui pèse sur le monde chrétien, les miens pourraient opposer une oeuvre de lumière, d'expansion et de liberté. Le génie du bien et le génie du mal seraient en présence. La lutte commencerait, et Dieu protégerait les justes…