«Et pour que les immenses ressources pécuniaires qui auraient donné tant de pouvoir à ma famille ne s'épuisent pas, et se renouvellent avec les années, mes héritiers, écoutant mes volontés, devraient placer, selon les mêmes conditions d'accumulation, le double de la somme que j'ai placée… Alors, un siècle et demi après eux… quelle nouvelle source de puissance et d'action pour leurs descendants!!! quelle perpétuité dans le bien!!!
«On trouvera d'ailleurs, dans le grand meuble d'ébène de la salle de deuil, quelques idées pratiques au sujet de cette association.
«Telles sont mes dernières volontés, ou plutôt mes dernières espérances… Si j'exige absolument que ceux de ma race se trouvent _en personne _rue Saint-François le jour de l'ouverture de ce testament, c'est afin que, réunis à ce moment solennel, ils se voient, se connaissent: peut-être alors mes paroles les frapperont; au lieu de vivre divisés, ils s'uniront; leurs intérêts même y gagneront, et ma volonté sera accomplie.
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«En envoyant, il y a peu de jours, à ceux de ma famille que l'exil a dispersés en Europe, une médaille où est gravée la date de cette convocation pour mes héritiers à un siècle et demi de ce jour, j'ai dû tenir secret son véritable motif, disant seulement que ma descendance avait un grand intérêt à se trouver à ce rendez-vous.
«J'ai agi ainsi parce que je connais la ruse et la persistance de la compagnie dont je suis victime; si elle avait pu savoir qu'à cette époque mes descendants auraient à se partager des sommes immenses, de grandes fourberies, de grands dangers peut-être auraient menacé ma famille, car de sinistres recommandations se seraient transmises de siècle en siècle dans la société de Jésus. Puisse cette précaution être efficace! Puisse mon voeu exprimé sur les médailles avoir été fidèlement transmis de génération en génération!
«Si je fixe le jour et l'heure fatale où ma succession sera irrévocablement fermée en faveur de ceux de mes descendants qui se seront présentés rue Saint-François le 13 février 1832, avant midi, c'est qu'il faut un terme à tout délai, et que mes héritiers auront été suffisamment prévenus depuis bien des années de ne pas manquer à ce rendez-vous.
«Après la lecture de mon testament, la personne qui sera dépositaire de l'accumulation des fonds fera connaître leur valeur et leur chiffre, afin qu'au dernier coup de midi ces sommes soient acquises et partagées aux héritiers présents. Alors les appartements de la maison leur seront ouverts. Ils verront des choses dignes de leur intérêt, de leur pitié, de leur respect… dans la salle de deuil surtout…
«Mon désir est que cette maison ne soit pas vendue, qu'elle reste ainsi meublée, et qu'elle serve de point de réunion à mes descendants, si, comme je l'espère, ils écoutent ma dernière prière.
«Si, au contraire, ils se divisent; si, au lieu de s'unir pour concourir à une des plus généreuses entreprises qui aient jamais signalé un siècle, ils cèdent à des passions égoïstes; s'ils préfèrent l'individualité stérile à l'association féconde; si, dans cette fortune immense, ils ne voient qu'une occasion de dissipation frivole ou d'accumulation sordide… qu'ils soient maudits par tous ceux qu'ils auraient pu aimer, secourir et émanciper… que cette maison soit démolie et rasée, que tous les papiers dont Isaac Samuel aura laissé l'inventaire soient, ainsi que les deux portraits du salon rouge, brûlés par le gardien de ma demeure.