«J'ai dit…

«Maintenant, mon devoir est accompli… En tout ceci j'ai suivi les conseils de l'homme que je vénère et que j'aime comme la véritable image de Dieu sur la terre.

«L'ami fidèle qui m'a remis les cinquante mille écus, débris de ma fortune, sait seul l'emploi que j'en veux faire… je n'ai pu refuser à son amitié si sûre cette preuve de confiance; mais aussi, j'ai dû lui taire le nom d'Isaac Samuel… c'était exposer ce dernier et surtout ses descendants à de grands dangers. Tout à l'heure, cet ami, qui ignore que ma résolution de mourir va recevoir son accomplissement, viendra ici, avec mon notaire; c'est entre leurs mains que, après les formalités d'usage, je déposerai ce testament cacheté.

«Telles sont mes dernières volontés. «Je mets leur accomplissement sous la sauvegarde de la Providence, Dieu ne peut que protéger ces voeux d'amour, de paix, d'union et de liberté. «Ce testament _mystique__[28]_ ayant été fait librement par moi et entièrement écrit de ma main, j'entends et veux qu'il soit scrupuleusement exécuté dans son esprit et dans sa lettre.

«Ce jourd'hui, 13 février 1681, une heure de relevée.

«MARIUS DE RENNEPONT.»

À mesure que le notaire avait poursuivi la lecture du testament, Gabriel avait été successivement agité d'impressions pénibles et diverses. D'abord, nous l'avons dit, il avait trouvé étrange que la fatalité voulût que cette fortune immense provenant d'une victime de la compagnie revînt aux mains de cette compagnie, grâce à la donation qu'il venait de renouveler. Puis, son âme charitable et élevée lui ayant fait aussitôt comprendre quelle aurait pu être l'admirable portée de la généreuse association de famille si instamment recommandée par Marius de Rennepont, il songeait avec une profonde amertume que, par suite de sa renonciation et de l'absence de tout autre héritier, cette grande pensée était inexécutable, et que cette fortune, beaucoup plus considérable qu'il ne l'avait cru, allait tomber aux mains d'une compagnie perverse qui pouvait s'en servir comme d'un terrible moyen d'action. Mais, il faut le dire, l'âme de Gabriel était si belle, si pure, qu'il n'éprouva pas le moindre regret personnel en apprenant que les biens auxquels il avait renoncé pouvaient être d'une grande valeur; il se plut même, par un touchant contraste, en découvrant qu'il avait failli être si riche, à reporter sa pensée vers l'humble presbytère où il espérait aller bientôt vivre dans la pratique des plus saintes vertus évangéliques.

Ces idées se heurtaient confusément dans son esprit. La vue du portrait de femme, les révélations sinistres contenues dans le testament, la grandeur de vues qui s'était manifestée dans les dernières volontés de M. de Rennepont, tant d'incidents extraordinaires jetaient Gabriel dans une sorte de stupeur étonnée où il était encore plongé lorsque Samuel dit au notaire, en lui présentant la clef du registre:

— Vous trouverez, monsieur, dans ce registre, l'état actuel des sommes qui sont en ma possession par suite de la capitalisation et accumulation des cent cinquante mille francs confiés à mon grand- père par M. Marius de Rennepont.

— Votre grand-père!… s'écria le père d'Aigrigny au comble de la surprise; c'est donc votre famille qui a fait constamment valoir cette somme?