— Oui, je vous répondrai et vous confondrai! s'écria Dagobert.
— Laisse… laisse… mon père, dit Agricol; tout à l'heure tu parleras. Le soldat se tut.
Le père d'Aigrigny continua avec une nouvelle assurance:
— Sans doute, s'il existe réellement d'autres héritiers que M. l'abbé Gabriel, il est fâcheux pour eux de n'avoir pu se présenter ici en temps utile. Eh! mon Dieu! si au lieu de défendre la cause des souffrants et des nécessiteux, je défendais mes intérêts, je serais loin de me prévaloir de cet avantage dû au hasard; mais comme mandataire de la grande famille des pauvres, je suis obligé de maintenir mes droits absolus à cet héritage, et je ne doute pas que M. le notaire ne reconnaisse la validité de mes réclamations en me mettant en possession de ces valeurs qui, après tout, m'appartiennent légitimement.
— Ma seule mission, reprit le notaire d'une voix émue, est de faire exécuter fidèlement la volonté du testateur. M. l'abbé Gabriel de Rennepont s'est seul présenté avant le dernier délai fixé pour la clôture de la succession. L'acte de donation est en règle, je ne puis donc refuser de lui remettre dans la personne du donataire le montant de l'héritage…
À ces mots, Samuel cacha sa figure dans ses mains en poussant un gémissement profond; il était obligé de reconnaître la justesse rigoureuse des observations du notaire.
— Mais, monsieur! s'écria Dagobert en s'adressant à l'homme de loi, cela ne peut pas être… vous ne pouvez pas laisser ainsi dépouiller deux pauvres orphelines. C'est au nom de leur père, de leur mère, que je vous parle… Je vous jure sur l'honneur, sur mon honneur de soldat, qu'on a abusé de la confiance et de la faiblesse de ma femme pour conduire les filles du maréchal Simon au couvent et m'empêcher aussi de les amener ici ce matin. Cela est si vrai que j'ai porté ma plainte devant un magistrat.
— Eh bien, que vous a-t-il répondu? dit le notaire.
— Que ma déposition ne suffisait pas pour enlever ces jeunes filles du couvent où elles étaient, et que la justice informerait…
— Oui, monsieur, reprit Agricol. Il en était ainsi au sujet de Mlle de Cardoville, que l'on retient comme folle dans une maison de santé, et qui pourtant jouit de toute sa raison, elle a, comme les filles du maréchal Simon, des droits à cet héritage. J'ai fait pour elle les mêmes démarches que mon père a faites pour les filles du maréchal Simon.