— Il est vrai, répondit Gabriel.
— L'acte a été dressé par moi, ajouta le notaire.
— Mais Gabriel ne vous faisait abandon que de ce qui lui appartenait! s'écria Dagobert. Ce brave enfant ne pouvait supposer que vous vous serviez de lui pour dépouiller les autres!
— Faites-moi la grâce, monsieur, de me permettre de m'expliquer, reprit courtoisement le père d'Aigrigny, vous répondrez ensuite.
Dagobert contint avec peine un mouvement de douloureuse impatience. Le révérend père continua:
— M. l'abbé Gabriel a donc, par le double engagement d'un acte et d'un serment, confirmé sa donation, bien plus, reprit le père d'Aigrigny, lorsqu'à son profond étonnement, comme au nôtre, le chiffre énorme de l'héritage a été connu, M. l'abbé Gabriel, fidèle à son admirable générosité, loin de se repentir de ses dons, les a pour ainsi dire consacrés de nouveau par un pieux mouvement de reconnaissance envers la Providence, car M. le notaire se rappellera sans doute qu'après avoir embrassé M. l'abbé Gabriel avec effusion, en lui disant qu'il était pour la charité un second saint Vincent de Paul, je l'ai pris par la main, et qu'il s'est ainsi que moi agenouillé, pour remercier le ciel de lui avoir inspiré la pensée de faire servir ces biens immenses à la plus grande gloire du Seigneur.
— Cela est vrai, répondit loyalement Gabriel; tant qu'il s'est agi seulement de moi, malgré un moment d'étourdissement causé par la révélation d'une fortune si énorme, je n'ai pas songé un instant à revenir sur la donation que j'ai librement faite.
— Dans ces circonstances, reprit le père d'Aigrigny, l'heure à laquelle la succession devait être fermée est venue à sonner; M. l'abbé Gabriel, étant le seul héritier présent, s'est trouvé nécessairement… forcément, le seul et légitime possesseur de ces biens immenses… énormes… sans doute, et je m'en réjouis dans ma charité, qu'ils soient énormes, puisque, grâce à eux, beaucoup de misères vont être secourues, beaucoup de larmes vont être taries. Mais voilà que tout à coup monsieur — et le père d'Aigrigny désigna Dagobert — monsieur, dans un égarement que je lui pardonne du plus profond de mon âme, et qu'il se reprochera, j'en suis sûr, accourt, l'injure, la menace à la bouche, et m'accuse d'avoir fait séquestrer, je ne sais où, je ne sais quels parents, afin de les empêcher de se trouver ici… en temps utile…
— Oui, je vous accuse de cette infamie! s'écria le soldat exaspéré par le calme et l'audace du révérend père. Oui… et je vais…
— Encore une fois, monsieur, je vous en conjure, soyez assez bon pour me laisser continuer… vous me répondrez ensuite, dit humblement le père d'Aigrigny de la voix la plus douce et la plus mielleuse.