Les paroles justes et sensées d'Agricol, rapprochés de certains passages du testament, éclairèrent tout à coup Gabriel sur le but que s'était proposé le père d'Aigrigny en se chargeant d'abord de son éducation et en l'attirant ensuite dans la compagnie de Jésus. Pour la première fois de sa vie, Gabriel put contempler d'un coup d'oeil tous les ressorts de la ténébreuse intrigue dont il était victime; alors, l'indignation, le désespoir surmontant sa timidité habituelle, le missionnaire, l'oeil éclatant, les joues enflammées d'un noble courroux, s'écria en s'adressant au père d'Aigrigny:

— Ainsi, mon père, lorsque vous m'avez placé dans l'un de vos collèges, ce n'était pas pour intérêt ou par commisération, c'était seulement dans l'espoir de m'amener un jour à renoncer en faveur de votre ordre à ma part de cet héritage… et il ne vous suffisait pas de me sacrifier à votre cupidité… il fallait encore me rendre l'instrument involontaire d'une indigne spoliation! S'il ne s'agissait que de moi… que de mes droits sur ces richesses que vous convoitiez… je ne réclamerais pas; je suis ministre d'une religion qui a glorifié, sanctifié la pauvreté; la donation à laquelle j'ai consenti vous est acquise, je n'y prétends, je n'y prétendrai jamais rien… mais il s'agit de biens qui appartiennent à de pauvres orphelines amenées du fond d'un lieu d'exil par mon père adoptif; et je ne veux pas que vous les dépossédiez… mais il s'agit de la bienfaitrice de mon frère adoptif, et je ne veux pas que vous la dépossédiez… mais il s'agit des dernières volontés d'un mourant qui, dans son ardent amour de l'humanité, a légué à ses descendants une mission évangélique, une admirable mission de progrès, d'amour, d'union, de liberté, et je ne veux pas que cette mission soit étouffée dans son germe. Non… non… et je vous dis, moi, que cette mission s'accomplira, dussé-je révoquer la donation que j'ai faite.

À ces mots, le père d'Aigrigny et Rodin se regardèrent en haussant légèrement les épaules.

Sur un signe du _socius, _le révérend père prit la parole avec un calme imperturbable, et parla d'une voix lente, onctueuse, ayant soin de tenir ses yeux constamment baissés:

— Il se présente, à propos de l'héritage de M. de Rennepont, plusieurs incidents en apparence très compliqués, plusieurs fantômes en apparence très menaçants; rien cependant de plus simple, de plus naturel que tout ceci… Procédons par ordre… laissons de côté les imputations calomnieuses; nous y reviendrons. M. Gabriel de Rennepont, et je le supplie humblement de contredire ou de rectifier mes paroles, si je m'écartais le moins du monde de la plus rigoureuse vérité, M. l'abbé Gabriel, pour reconnaître les soins qu'il a autrefois reçus de la compagnie à laquelle je m'honore d'appartenir, m'avait fait, comme représentant de cette compagnie, librement, volontairement, don des biens qui pourraient lui revenir un jour, et dont, ainsi que moi, il ignorait la valeur.

Le père d'Aigrigny interrogea Gabriel du regard, comme pour le prendre à témoin de ces paroles.

— Cela est vrai, dit le jeune prêtre, j'ai fait librement ce don.

— C'est donc en suite de cette conversation particulièrement intime, et dont je tairai le sujet, certain d'avance de l'approbation de M. l'abbé Gabriel…

— En effet, répondit généreusement Gabriel; peu importe le sujet de cet entretien…

— C'est donc en suite de cette conversation, que M. l'abbé Gabriel m'a de nouveau manifesté le désir de maintenir cette donation… je ne dirai pas en ma faveur… car les biens terrestres me touchent fort peu… mais en faveur d'oeuvres saintes et charitables, dont notre compagnie serait la dispensatrice… J'en appelle à la loyauté de M. l'abbé Gabriel, en le suppliant de déclarer s'il est ou non engagé, non seulement par le serment le plus formidable, mais encore par un acte parfaitement légal, passé devant Me Dumesnil, que voici…