À la vue de cet homme à figure sinistre, Samuel s'approcha, et lui dit:
— Qui êtes-vous, monsieur? Après avoir jeté un regard perçant sur Rodin, qui tressaillit imperceptiblement et reprit bientôt son sang-froid habituel, Faringhea répondit à Samuel:
— Le prince Djalma est arrivé depuis peu de temps de l'Inde, afin de se trouver ici aujourd'hui, ainsi que cela lui était recommandé par l'inscription d'une médaille qu'il portait au cou…
— Lui aussi! s'écria Gabriel, qui, on le sait, avait été le compagnon de navigation de l'Indien depuis les Açores, où le bâtiment venant d'Alexandrie avait relâché, lui aussi héritier!… En effet… pendant la traversée, le prince m'a dit que sa mère était d'origine française… Mais sans doute il a cru devoir me cacher le but de son voyage… Oh! c'est un noble et courageux jeune homme que cet Indien; où est-il?
L'Étrangleur jeta un nouveau regard sur Rodin, et dit en accentuant lentement ses paroles:
— J'ai quitté le prince hier soir… il m'a confié que, quoiqu'il eût un assez grand intérêt à se trouver ici, il se pourrait qu'il sacrifiât cet intérêt à d'autres circonstances… j'ai passé la nuit dans le même hôtel que lui… Ce matin, lorsque je me suis présenté pour le voir, on m'a appris qu'il était déjà sorti… Mon amitié pour lui m'a engagé à venir dans cette maison, espérant que les informations que je pouvais donner sur le prince seraient peut-être utiles.
En ne disant pas un mot du guet-apens où il était tombé la veille, en se taisant sur les machinations de Rodin à l'égard de Djalma, en attribuant surtout l'absence de ce dernier à une cause volontaire, l'Étrangleur voulait évidemment servir le _socius, _comptant bien que celui-ci saurait récompenser sa discrétion. Il est inutile de dire que Faringhea mentait effrontément. Après être parvenu dans la matinée à s'échapper de sa prison, par un prodige de ruse, d'adresse et d'audace, il avait couru à l'hôtel où il avait su qu'un homme et une femme d'un âge et d'une physionomie des plus respectables, se disant les parents du jeune Indien, avaient demandé à le voir, et qu'effrayés de l'état de dangereuse somnolence où il paraissait plongé ils l'avaient fait transporter dans leur voiture, afin de l'emmener chez eux et de lui donner les soins nécessaires.
— Il est fâcheux, dit le notaire, que cet héritier ne se soit pas non plus présenté; mais il est malheureusement déchu de ses droits à l'immense héritage dont il s'agit.
— Ah!… il s'agissait d'un immense héritage, dit Faringhea en regardant fixement Rodin, qui détourna prudemment la vue.
Le second des deux personnages dont nous avons parlé entrait en ce moment. C'était le père du maréchal Simon, un vieillard de haute stature, encore alerte et vigoureux pour son âge; ses cheveux étaient blancs et ras; sa figure, légèrement colorée, exprimait à la fois la finesse, la douceur et l'énergie. Agricol alla vivement à sa rencontre.