Puis, s'adressant à la princesse, qui partageait son étonnement, il ajouta en désignant le _socius _d'un coup d'oeil méprisant:

— Pardonnez-lui, reprit madame de Saint-Dizier, c'est sans doute le souci que lui cause la ruine de cette affaire.

— Remerciez Mme la princesse, retournez à votre place et continuez d'écrire, dit le père d'Aigrigny à Rodin d'un air de compassion dédaigneuse; et d'un doigt impérieux il lui montra la table.

Le _socius, _parfaitement indifférent à ce nouvel ordre, s'approcha de la cheminée, et se tournant il redressa son dos voûté, se campa ferme sur ses jarrets, frappant le tapis du talon de ses gros souliers huilés, croisa ses mains derrière les pans de sa vieille redingote graisseuse, et, redressant la tête, regarda fixement le père d'Aigrigny. Le _socius _n'avait pas dit un mot, mais ses traits hideux, alors légèrement colorés, révélaient tout à coup une telle conscience de sa supériorité, un si souverain mépris pour le père d'Aigrigny, une audace si calme, et pour ainsi dire si sereine, que le révérend père et la princesse restèrent confondus. Ils se sentaient étrangement dominés et imposés par ce vieux petit homme si laid et si sordide.

Le père d'Aigrigny connaissait trop les coutumes de sa compagnie pour croire son humble secrétaire capable de prendre subitement, sans motif ou plutôt sans un droit positif, ces airs de supériorité transcendante… Bien tard, trop tard, le révérend père comprit que ce subordonné pouvait bien être à la fois un espion et une sorte d'auxiliaire expérimenté qui, selon les Constitutions de l'ordre, avait pouvoir de mission, dans certains cas urgents, de destituer et de remplacer provisoirement l'agent incapable auprès duquel on le plaçait préalablement comme _surveillant. _Le révérend père ne se trompait pas: depuis le général jusqu'aux provinciaux, jusqu'aux recteurs des collèges, tous les membres supérieurs de la compagnie ont auprès d'eux, souvent tapis, à leur insu, dans les fonctions en apparence les plus infimes, des hommes très capables de remplir leurs fonctions à un moment donné, et qui, à cet effet, correspondent incessamment et directement avec Rome.

Du moment où Rodin se fut ainsi posé, les manières ordinairement hautaines du père d'Aigrigny changèrent à l'instant; quoiqu'il lui en coûtât beaucoup, il lui dit avec une hésitation remplie de déférence:

— Vous avez sans doute pouvoir de me commander… à moi… qui vous ai jusqu'ici commandé…

Rodin, sans répondre, tira de son portefeuille gras et éraillé un pli timbré des deux côtés, où étaient écrites quelques lignes en latin.

Après avoir lu, le père d'Aigrigny approcha respectueusement, religieusement ce papier de ses lèvres, puis il le rendit à Rodin, en s'inclinant profondément devant lui. Lorsque le père d'Aigrigny releva la tête, il était pourpre de dépit et de honte; malgré son habitude d'obéissance passive et d'immuable respect pour les volontés de l'ordre, il éprouvait un amer, un violent courroux de se voir si brusquement dépossédé… Ce n'était pas tout encore… Quoique depuis très longtemps toute relation de galanterie eût cessé entre lui et Mme de Saint-Dizier, celle-ci n'en était pas moins pour lui une femme… et souffrir cet humiliant échec devant une femme lui était doublement cruel, car malgré son entrée dans l'ordre, il n'avait pas complètement dépouillé l'homme du monde. De plus, la princesse, au lieu de paraître peinée, révoltée, de cette transformation subite du supérieur en subalterne et du subalterne en supérieur, regardait Rodin avec une sorte de curiosité mêlée d'intérêt. Comme femme… et comme femme âprement ambitieuse, cherchant à s'attacher à toutes les hautes influences, la princesse aimait ces sortes de contrastes, elle trouvait à bon droit curieux et intéressant de voir cet homme presque en haillons, chétif et d'une laideur ignoble, naguère encore le plus humble des subordonnés, dominer de toute l'élévation de l'intelligence qu'on lui savait nécessairement, dominer, disons- nous, le père d'Aigrigny, grand seigneur par sa naissance, par l'élégance de ses manières, et naguère si considérable dans sa compagnie. De ce moment, comme personnage important, Rodin effaça complètement le père d'Aigrigny dans l'esprit de la princesse.

Le premier mouvement d'humiliation passé, le révérend père d'Aigrigny, quoique son orgueil saignât à vif, mit au contraire tout son amour-propre, tout son savoir-vivre d'homme de bonne compagnie à redoubler de courtoisie envers Rodin, devenu son supérieur par un si brusque revirement de fortune. Mais _l'ex- socius, _incapable d'apprécier ou plutôt de reconnaître ces nuances délicates, s'établit carrément, brutalement et impérieusement dans sa nouvelle position, non par réaction d'orgueil froissé, mais par conscience de ce qu'il valait; une longue pratique du père d'Aigrigny lui avait révélé l'infériorité de ce dernier.