— Comment! vous espérez faire consentir Gabriel à ne pas révoquer sa donation… qui d'ailleurs est peut-être entachée d'illégalité?
— Je ferai rentrer dans les coffres de la compagnie les deux cent douze millions dont on veut la frustrer. Est-ce clair?
— C'est aussi clair qu'impossible.
— Et je vous dis, moi, que cela est possible… et qu'il faut que cela soit possible… entendez-vous! Mais vous ne comprenez donc pas, esprit de courte vue… s'écria Rodin en s'animant à ce point que sa face cadavéreuse se colora légèrement. Vous ne comprenez donc pas que maintenant il n'y a plus à balancer?… ou les deux cent douze millions seront à nous, et alors ce sera le rétablissement assuré de notre souveraine influence en France, car avec de telles sommes, par la vénalité qui court, on achète un gouvernement, et s'il est trop cher ou mal accommodant, on allume la guerre civile, on le renverse et l'on restaure la légitimité, qui, après tout, est notre véritable milieu, et qui, nous devant tout, nous livrera tout.
— C'est évident, dit la princesse en joignant les mains avec admiration.
— Si, au contraire, reprit Rodin, ces deux cent douze millions restent entre les mains de la famille Rennepont, c'est notre ruine, c'est notre perte; c'est faire une souche d'ennemis acharnés, implacables… Vous n'avez donc pas entendu les voeux exécrables de ce Rennepont, au sujet de cette association qu'il recommande, et que, par une fatalité inouïe, sa race maudite peut merveilleusement réaliser?… Mais songez donc aux forces immenses qui se grouperaient lors autour de ces millions: c'est le maréchal Simon agissant au nom de ses filles, c'est-à-dire l'homme du peuple fait duc sans en être plus vain, ce qui assure son influence sur les masses, car l'esprit militaire et le bonapartisme incarné représentent encore, aux yeux du peuple, la tradition d'honneur et de gloire nationale. C'est ensuite ce François Hardy, le bourgeois libéral indépendant éclairé, type du grand manufacturier, amoureux du progrès et du bien-être des artisans!… Puis, c'est Gabriel, le bon prêtre, comme ils disent, l'apôtre de l'Évangile primitif, le représentant de la démocratie de l'Église contre l'aristocratie de l'Église, du pauvre curé de campagne contre le riche évêque, c'est-à-dire, dans leur jargon, le travailleur de la sainte vigne contre l'oisif despote, le propagateur né de toutes les idées de fraternité, d'émancipation et de progrès… comme ils disent encore, et cela non pas au nom d'une politique révolutionnaire, incendiaire, mais au nom du Christ, au nom d'une religion toute de charité, d'amour et de paix… pour parler comme ils parlent. Après, vient Adrienne de Cardoville, le type de l'élégance, de la grâce, de la beauté, la prêtresse de toutes les sensualités qu'elle prétend diviniser à force de les raffiner et de les cultiver. Je ne vous parle pas de son esprit, de son audace; vous ne les connaissez que trop. Aussi rien ne peut nous être aussi dangereux que cette créature, patricienne par le sang, peuple par le coeur, poète par l'imagination. C'est enfin ce prince Djalma, chevaleresque, hardi, prêt à tout, parce qu'il ne sait rien de la vie civilisée, implacable dans sa haine comme dans son affection, instrument terrible pour qui saura s'en servir… Il n'y a pas enfin dans cette famille détestable jusqu'à ce misérable Couche-tout-Nu, qui isolément n'a aucune valeur, mais qui, épuré, relevé, régénéré par le contact de ces natures généreuses et expansives, comme ils appellent cela, peut avoir une large part dans l'influence de cette association, comme représentant de l'artisan… Maintenant, croyez-vous que tous ces gens-là, déjà exaspérés contre nous, parce que, disent-ils, nous avons voulu les spolier, suivent, et ils les suivront, j'en réponds, les détestables conseils de ce Rennepont, croyez-vous que s'ils associent toutes les forces, toute l'action dont ils disposent autour de cette fortune énorme, qui en centuplera la puissance, croyez-vous que, s'ils nous déclarent une guerre acharnée, à nous et à nos principes, ils ne seront pas les ennemis les plus dangereux que nous ayons jamais eus? Mais je vous dis, moi, que jamais la compagnie n'aurait été plus sérieusement menacée; oui, et c'est maintenant pour elle une question de vie ou de mort; il ne s'agit plus à cette heure de se défendre, mais d'attaquer afin d'arriver à l'annihilation de l'ambition de cette maudite race de Rennepont et à la possession de ces millions.
À ce tableau, présenté par Rodin avec une animation fébrile d'autant plus influente qu'elle était plus rare, la princesse et le père d'Aigrigny se regardèrent interdits.
— Je l'avoue, dit le révérend à Rodin, je n'avais pas songé à toutes les dangereuses conséquences de cette association en bien, recommandée par M. de Rennepont; je crois qu'en effet ses héritiers, d'après le caractère que nous leur connaissons, auront à coeur de réaliser cette utopie… Le péril est très grand, très menaçant; mais pour le conjurer… que faire?
— Comment, monsieur! vous avez à agir sur des natures ignorantes, héroïques et exaltées comme Djalma; sensuelles et excentriques comme Adrienne de Cardoville; naïves et ingénues comme Rose et Blanche Simon; loyales et franches comme François Hardy; angéliques et pures comme Gabriel; brutales et stupides comme Couche-tout-Nu, et vous demandez: que faire?
— En vérité, je ne vous comprends pas, dit le père d'Aigrigny.