— Je suis prêt… Rodin dicta ce qui suit, et le révérend père écrivit: «Par l'inintelligence du révérend père d'Aigrigny, l'affaire de l'héritage Rennepont a été gravement compromise aujourd'hui. La succession se monte à deux cent douze millions. Malgré cet échec, on croit pouvoir formellement s'engager à mettre la famille Rennepont hors d'état de nuire à la compagnie, et à faire restituer à ladite compagnie les deux cent douze millions qui lui appartiennent légitimement… On demande seulement les pouvoirs les plus complets et les plus étendus.»

Un quart d'heure après cette scène, Rodin sortait de l'hôtel de Saint-Dizier, brossant du coude son vieux chapeau graisseux, qu'il ôta pour répondre par un salut profond au salut du portier.

FIN DU TOME PREMIER

[1] « En lisant dans les règles de l'ordre des jésuites, sous le titre de Formula scribendi (Instit. II ch. XI. p. 125- 129), le développement de la huitième partie des Constitutions, on est effrayé du nombre de relations, de registres, d'écrits de tout genre, conservés dans les archives de la Société. » « C'est une police infiniment plus exacte et mieux informée que ne l'a jamais été celle d'aucun État. Le gouvernement de Venise lui-même se trouvait surpassé par les jésuites; lorsqu'il les chassa, en 1806, il saisit tous leurs papiers, et leur reprocha LEUR GRANDE ET PÉNIBLE CURIOSITÉ. Cette police, cette inquisition secrète, portées à un tel degré de perfection, font comprendre toute la puissance d'un gouvernement si bien instruit, si persévérant dans ses projets, si puissant par l'unité, et, comme le disent les Constitutions, par l'union de ses membres. On comprend sans peine quelle force immense acquiert le gouvernement de cette société, et comment le général des jésuites pouvait dire au duc de Brissac: « DE CETTE CHAMBRE, MONSIEUR, JE GOUVERNE NON SEULEMENT LA CHINE, MAIS LE MONDE ENTIER, SANS QUE PERSONNE SACHE COMMENT CELA SE FAIT. » (Les Constitutions des jésuites, avec les Déclarations, texte latin, d'après l'édition de Prague, p. 176 à 178. Paris, 1834.) [2] « Les maisons de province correspondent avec celles de Paris; elles sont en relation directe avec le général, qui réside à Rome. La correspondance des Jésuites, si active, si variée et organisée d'une manière si merveilleuse, a pour objet de fournir aux chefs tous les renseignements dont ils peuvent avoir besoin. Chaque jour, le général reçoit une foule de rapports qui se contrôlent mutuellement. Il existe dans la maison centrale, à Rome, d'immenses registres où sont inscrits les noms de tous les Jésuites, de leurs affiliés et de tous les gens considérables, amis ou ennemis, à qui ils ont affaire. Dans ces registres, sont rapportés, sans altération, sans haine, sans passion, les faits relatifs à la vie de chaque individu. C'est là le plus gigantesque recueil biographique qui ait jamais été formé. La conduite d'une femme légère, les fautes cachées d'un homme d'État sont racontées dans ce livre avec une froide impartialité. Rédigées dans un but d'utilité, ces biographies sont nécessairement exactes. Quand on a besoin d'agir sur un individu, on ouvre le livre et l'on connaît immédiatement sa vie, son caractère, ses qualités, ses défauts, ses projets, sa famille, ses amis, ses liaisons les plus secrètes. Concevez-vous, monsieur, toute la supériorité d'action que donne à une compagnie cet immense livre de police qui embrasse le monde entier? Je ne vous parle pas légèrement de ces registres: c'est de quelqu'un qui a _vu _ce répertoire, et qui connaît parfaitement les Jésuites que je tiens ce fait. Il y a là matière à réflexions pour les familles qui admettent facilement dans leur intérieur des membres d'une communauté où l'étude de la biographie est si habilement exploitée. » (LIBRI, MEMBRE DE L'INSTITUT, Lettres sur le Clergé). [3] On sait que, selon la légende, le Juif errant était un pauvre cordonnier de Jérusalem. Le Christ, portant sa croix, passa devant la maison de l'artisan, et lui demanda de se reposer un instant sur un banc de pierre situé près de la porte. - Marche!… marche!…_ _lui dit durement le juif en le repoussant. - _C'est toi qui marcheras jusqu'à la fin des siècles!… _lui répondit le Christ d'un ton sévère et triste. (voir, pour plus de détails, l'éloquente et savante notice de M. Charles Magnin, placée en tête de la magnifique épopée d'_Ahasvérus, _par M. Ed. Quinet). [4] Selon une légende très peu connue, que nous devons à la précieuse bienveillance de M. Maury, le savant sous-bibliothécaire de l'Institut, Hérodiade fut condamné à errer jusqu'au jugement dernier pour avoir demandé la mort de saint Jean-Baptiste. [5] On lit dans les lettres de feu Victor Jacquemont sur l'Inde, à propos de l'incroyable dextérité de ces hommes: « Ils rampent à terre dans les fossés, dans les sillons des champs, imitent cent voix diverses, réparent, en jetant le cri d'un chacal ou d'un oiseau, un mouvement maladroit qui aura causé quelque bruit, puis se taisent, et un autre, à quelque distance, imite le glapissement de l'animal dans le lointain. Ils tourmentent le sommeil par des bruits, des attouchements, ils font prendre au corps et à tous les membres la position qui convient à leur dessein. » [6] Ce rapport est extrait de l'excellent ouvrage de M. le comte Édouard de Waren, sur l'Inde anglaise en 1811. [7] On sait que la doctrine de l'obéissance passive et absolue, principal pivot de la Société de Jésus, se résume par ces terribles mots de Loyola mourant: Tout membre de l'ordre sera, dans les mains de ses supérieurs, COMME UN CADAVRE (perinde ac cadaver). [8] Nous nous rappellerons toujours avec émotion la fin d'une lettre écrite, il y a deux ou trois ans, par un de ces jeunes et valeureux missionnaires, fils de malheureux paysans de la Beauce: il écrivait à sa mère, du fond du Japon, et terminait ainsi sa lettre: « Adieu, ma chère mère; on dit qu'il y a beaucoup de danger là où l'on m'envoie… Priez Dieu pour moi, et dites à tous mes bons voisins que je les aime, et que je pense bien souvent à eux. » Cette naïve recommandation, s'adressant du milieu de l'Asie à de pauvres paysans d'un hameau de France, n'est-elle pas très touchante dans sa simplicité? [9] Fleur magnifique du crinum amabile, admirable plante bulbeuse de serre chaude. [10] À propos de cette recommandation, on trouve ce commentaire dans les Constitutions des Jésuites: « Pour que le caractère du langage vienne au secours des sentiments, il est sage de s'habituer à dire, non pas J'AI des parents ou J'AI des frères, mais J'AVAIS des parents, J'AVAIS des frères. » _(Examen général, _p. 29, Constitutions.) [11] À Saint-Thomas-d'Aquin. [12] Historique. [13] Nous rappelons au lecteur que Couche-tout-nu se nommait Jacques Rennepont, et faisait partie de la descendance de la soeur du Juif errant. [14] Bossuet, Méditations sur l'Évangile, VIe jour, tome IV. [15] Traité sur la concupiscence, vol. IV. [16] Ce mot atroce a été dit lors des malheureux événements de Lyon. [17] Cette crainte était vaine, car on lit dans le Constitutionnel du 1er février 1832 (il y a douze ans de cela): « Lorsqu'en 1822, M. de Corbière anéantit brutalement cette brillante École normale qui, en quelques années d'existence, a créé ou développé tant de talents divers, il fut décidé que, pour faire compensation, on achèterait l'hôtel de la rue des Postes, où elle siégeait, et qu'on en gratifierait la congrégation du Saint-Esprit. Le ministre de la marine fit les fonds de cette acquisition, et le local fut mis à la disposition de la Société qui régnait alors sur la France. Depuis cette époque, elle a paisiblement occupé ce poste, qui était devenu une sorte d'hôtellerie où le jésuitisme hébergeait et choyait les nombreux affiliés qui venaient de toutes les parties du pays se retremper auprès du P. Roussin. Les choses en étaient là lorsque survint la révolution de Juillet, qui semblait devoir débusquer la congrégation de ce local. Qui le croirait? il n'en fut pas ainsi; on supprima l'allocation mais on laissa les jésuites en possession de l'hôtel de la rue des Postes; et aujourd'hui 31 janvier 1832, les hommes du Sacré-Coeur sont hébergés aux frais de l'État, et pendant ce temps-là l'École normale est sans asile: l'École normale, réorganisée, occupe un local infect dans un coin étroit du collège Louis-le-Grand. » Voilà ce qu'on lisait dans le _Constitutionnel _en 1832, au sujet de l'hôtel de la rue des Postes; nous ignorons quelles sortes de transactions ont eu lieu depuis cette époque entre les RR. PP. et le gouvernement, mais nous retrouvons, dans un article publié récemment par un journal sur l'organisation de la société de Jésus, l'hôtel de la rue des Postes comme faisant partie des immeubles de la congrégation. Citons quelques fragments de cet article: « Voici la liste des biens qu'on connaît à cette partie de la société de Jésus. « La maison de la rue des Postes, qui vaut peut-être 500,000 francs. Celle de la rue de Sèvres, estimée 300,000 francs. Une propriété à deux lieues de Paris, 150,000 francs. Une maison et une église à Bourges, 100,000 francs. Notre-Dame de Liesse, don fait en 1843, 60,000 francs. Saint-Acheul, maison du noviciat, 400,000 francs. Nantes, une maison, 100,000 francs. Quimper, une maison, 40,000 francs. Laval, maison et église, 150,000 francs. Rennes, maison 20,000 francs. Vannes, _idem, _40,000 francs. Metz, idem, 40,000 francs. Strasbourg, _idem, 60,000 francs. Rouen, idem,_ 15,000 francs. « On voit que ces diverses propriétés forment, à peu de choses près, 2 millions. « L'enseignement est, en outre, pour les jésuites, une source importante de revenus. Le seul collège de Brugelette leur rapporte 200,000 francs. « Les deux provinces de France (le général des jésuites à Rome a partagé la France en deux circonscriptions, celle de Lyon et celle de Paris), possèdent en outre en bons sur le Trésor, en actions sur les métalliques d'Autriche, plus de 200,000 francs de rente: chaque année la Propagation de la foi fournit au moins 40 à 50,000 francs; les prédicateurs récoltent bien de leurs sermons 150,000 francs: les aumônes pour une bonne oeuvre ne montent pas à un chiffre moins élevé. Voilà donc un revenu de 540,000 francs; eh bien! à ce revenu il faut ajouter le produit de la vente des ouvrages de la Société et le bénéfice que l'on retire du commerce des gravures. « Chaque planche revient, gravure et dessin compris, à 600 francs, et peut tirer dix mille exemplaires qui coûtent, tirage et papier, 40 francs le mille. Or, on peut payer à l'éditeur responsable 250 francs; donc, sur chaque mille, bénéfice net: 210 francs. N'est-ce pas bien opérer? et on peut imaginer avec quelle rapidité tout cela s'écoule. Les pères sont eux-mêmes les commis voyageurs de la maison, il serait difficile d'en trouver de plus zélés et de plus persévérants. Ceux-là sont toujours reçus, ils ne connaissent pas les ennuis du refus. Il est bien entendu que l'éditeur est un homme à eux. Le premier qu'ils choisirent pour ce rôle d'intermédiaire fut le socius du procureur N. V.J. Ce socius avait quelque fortune, cependant ils furent obligés de lui faire des avances pour les frais de premier établissement. Quand ils virent s'assurer la prospérité de cette industrie, ils réclamèrent tout à coup leurs avances; l'éditeur n'était pas en mesure de rembourser; ils le savaient bien; mais ils avaient à lui donner un successeur riche, avec lequel ils pouvaient traiter à des conditions plus avantageuses, et ils ruinèrent sans pitié leur socius en brisant la position dont ils lui avaient garanti la durée. » [18] Louis XIV, le grand roi, punissait des galères perpétuelles les protestants qui, après s'être convertis, souvent forcément, revenaient à leur croyance. Quant aux protestants qui restaient en France, malgré la rigueur des édits, ils étaient privés de sépulture, traînés sur une claie et livrés aux chiens. [19] Rappelons au lecteur que la doctrine de l'obéissance passive et absolue, principal levier de la compagnie de Jésus, se résume par ces mots terribles de Loyola mourant: Que tout membre de l'ordre soit dans les mains de ses supérieurs COMME UN CADAVRE. [20] Les jésuites reconnaissent au seul endroit des missions l'initiative du pape à l'égard de leur compagnie. [21] Ces obligations d'espionnage et ces abominables excitations à la délation sont la base de l'éducation donnée par les révérends pères. [22] Tout ceci est textuellement extrait des CONSTITUTIONS DES JÉSUITES. _Examen général, _p. 29. [23] La rigueur de cette disposition est telle, dans les collèges des jésuites, que si trois élèves se promènent ensemble, et que l'un des trois quitte un instant ses camarades, les deux autres sont obligés de s'éloigner l'un de l'autre, hors de portée de voix, jusqu'au retour du troisième. [24] Les statuts portent formellement que la compagnie peut expulser de son sein les membres qui lui paraissent inutiles ou dangereux; mais il n'est pas permis à un membre de rompre les liens qui l'attachent à la compagnie, si celle-ci croit de son intérêt de le conserver. [25] Cette expression est textuelle. Il est expressément recommandé par les Constitutions d'attendre ce moment décisif de l'épreuve pour hâter la prononciation des vux. [26] Il nous est impossible, par respect pour nos lecteurs, de donner, même en latin, une idée de ce livre infâme. Voici comment en parle M. Génin, dans son courageux et excellent ouvrage des Jésuites et de l'Université: « J'éprouve un grand embarras en commençant ce chapitre; il s'agit de faire connaître un livre qu'il est impossible de traduire, difficile de citer textuellement; car ce latin brave l'honnêteté avec trop d'effronterie. En tout cas, j'invoque l'indulgence du lecteur; je lui promets, en retour, de lui épargner le plus d'obscénités que je pourrai. » Plus loin, à propos des questions imposées par le _Compendium, _M. Génin s'écrie avec une généreuse indignation: « Quels sont donc les entretiens qui se passent au fond du confessionnal entre le prêtre et une femme mariée?… Je renonce à parler du reste. » Enfin, l'auteur des _Découvertes d'un Bibliophile, _après avoir cité textuellement un grand nombre de passages de cet horrible catéchisme, dit: « Ma plume se refuse à reproduire plus amplement cette encyclopédie de toutes les turpitudes. J'ai comme un remords qui m'épouvante d'avoir été si loin. J'ai beau me dire que je n'ai fait que copier, il me reste l'horreur qu'on éprouve après avoir touché du poison. Et cependant c'est cette horreur même qui me rassure. Dans l'Église de Jésus- Christ, d'après l'ordre admirable établi par Dieu, plus le mal est grand, quand il s'agit de l'erreur, plus le remède est prompt, plus il est efficace. La sainteté de la morale ne peut être en danger sans que la vérité élève la voix et se fasse entendre. » [27] Cette proposition n'a rien de hasardé. Voir des extraits du _Compendium _à l'usage des séminaires, publiés à Strasbourg, en 1843, sous ce titre: Découvertes d'un Bibliophile. [28] C'est le terme consacré par la jurisprudence.