— S'il arrive enfin, reprit Rodin, toujours impassible et livide, les plus jeunes, les plus vigoureux… seront à chaque minute du jour en danger de mort… aussi imminent que l'est un moribond à sa dernière minute…

— Mais cet auxiliaire? reprit le père d'Aigrigny de plus en plus épouvanté, car plus Rodin assombrissait ce terrible tableau, plus sa figure devenait cadavéreuse.

— Cet auxiliaire enfin pourra bien décimer des populations, emporter dans le linceul, qu'il traîne après lui, toute une famille maudite; mais il sera forcé de respecter la vie de ce grand corps immuable, que la mort de ses membres n'affaiblit jamais… parce que son esprit… l'esprit de la société de Jésus, est impérissable…

— Enfin… cet auxiliaire.

— Eh bien! cet auxiliaire, reprit Rodin, cet auxiliaire, qui s'avance… à pas lents, et dont de lugubres pressentiments, répandus partout, annoncent la venue terrible…

— C'est?

— Le choléra.

À ce mot, prononcé par Rodin d'une voix brève et stridente, la princesse et le père d'Aigrigny pâlirent et frissonnèrent… Le regard de Rodin était morne, glacé; on eût dit un spectre. Pendant quelques moments, un silence de tombe régna dans le salon. Rodin l'interrompit le premier. Toujours impassible, il montra d'un geste impérieux au père d'Aigrigny la table où, quelques moments auparavant, il était lui, Rodin, modestement assis et lui dit d'une voix brève:

- Écrivez!

Le révérend père tressaillit d'abord de surprise; puis, se souvenant que de supérieur il était devenu subalterne, il se leva, s'inclina devant Rodin en passant devant lui, alla s'asseoir à la table, prit la plume et, se retournant vers Rodin, lui dit: