— Est-il dans la vie des circonstances si terribles que les caractères les plus mondains, les plus fermes ou les plus impies… viennent aveuglément se jeter, brisés, anéantis, entre les bras de la religion, et abandonnent les plus grands biens de ce monde pour le cilice, la prière et l'extase?

— Oui.

— N'est-il pas enfin mille circonstances dans lesquelles la réaction des passions amène les transformations les plus extraordinaires, les dénouements les plus tragiques dans l'existence de l'homme ou de la femme?

— Sans doute.

— Eh bien! pourquoi me demander: «Que faire?» et que diriez-vous si, par exemple, les membres les plus dangereux de cette famille Rennepont venaient, avant trois mois, à genoux, implorer la faveur d'entrer dans cette compagnie dont ils ont horreur, et dont Gabriel s'est aujourd'hui séparé?

— Une telle conversion est impossible! s'écria le père d'Aigrigny.

— Impossible… Et qu'étiez-vous donc, il y a quinze ans, monsieur? dit Rodin, un mondain impie et débauché… et vous êtes venu à nous, et vos biens sont devenus les nôtres… Comment! nous avons dompté des princes, des rois, des papes; nous avons absorbé, éteint dans notre unité de magnifiques intelligences, qui, en dehors de nous, rayonnaient de trop de clarté; nous avons dominé presque les deux mondes; nous nous sommes perpétués vivaces, riches et redoutables jusqu'à ce jour à travers toutes les haines, toutes les proscriptions, et nous n'aurons pas raison d'une famille qui nous menace si dangereusement, et dont les biens, dérobés à notre compagnie, nous sont d'une nécessité capitale? Comment! nous ne serons pas assez habiles pour obtenir ce résultat sans maladroites violences, sans crimes compromettants?… Mais vous ignorez donc les immenses ressources d'anéantissement mutuel ou partiel que peut offrir le jeu des passions humaines, habilement combinées, opposées, contrariées, surexcitées… et surtout lorsque peut-être, grâce à un tout-puissant auxiliaire, ajouta Rodin avec un sourire étrange, ces passions peuvent doubler d'ardeur et de violence?…

— Et cet auxiliaire… quel est-il? demanda le père d'Aigrigny, qui, ainsi que la princesse de Saint-Dizier, ressentait alors une sorte d'admiration mêlée de frayeur.

— Oui, reprit Rodin sans répondre au révérend père, car ce formidable auxiliaire, s'il nous vient en aide, peut amener des transformations foudroyantes, rendre pusillanimes les plus indomptables, crédules les plus impies, féroces les plus angéliques…

— Mais cet auxiliaire, s'écria la princesse oppressée par une vague frayeur, cet auxiliaire si puissant, si redoutable… quel est-il?