Malgré la discipline, des éclats de rire mal contenus accueillirent ce lazzi du capitaine. Mais notre homme, droit sur sa selle, le pouce gauche sur le bouton de ses rênes parfaitement ajustées, la poignée de son sabre appuyée à sa cuisse droite, garda son imperturbable sang-froid, fit demi-tour et regagna son rang sans sourciller, après avoir reçu les félicitations de son capitaine. De ce jour, François Baudoin reçut et garda le surnom de Dagobert.

Dagobert était donc sous le porche de l'auberge, occupé à savonner, au grand ébahissement de quelques buveurs de bière, qui, de la grande salle commune où ils s'assemblaient, le contemplaient d'un oeil curieux.

De fait, c'était un spectacle assez bizarre. Dagobert avait mis bas sa houppelande grise et relevé les manches de sa chemise; d'une main vigoureuse il frottait à grand renfort de savon un petit mouchoir mouillé, étendu sur une planche, dont l'extrémité intérieure plongeait inclinée dans un baquet rempli d'eau; sur son bras droit tatoué d'emblèmes guerriers rouges et bleus, on voyait des cicatrices, profondes à y mettre le doigt.

Tout en fumant leur pipe et en vidant leur pot de bière, les Allemands pouvaient donc à bon droit s'étonner de la singulière occupation de ce grand vieillard à longues moustaches, au crâne chauve et à la figure rébarbative, car les traits de Dagobert reprenaient une expression dure et renfrognée, lorsqu'il n'était plus en présence des petites filles. L'attention soutenue dont il se voyait l'objet commençait à l'impatienter, car il trouvait fort simple de faire ce qu'il faisait.

À ce moment, le Prophète entra sous le porche. Avisant le soldat, il le regarda très attentivement pendant quelques secondes, puis, s'approchant, il lui dit en français d'un ton assez narquois:

— Il paraît, camarade, que vous n'avez pas confiance dans les blanchisseuses de Mockern?

Dagobert, sans discontinuer son savonnage, fronça les sourcils, tourna la tête à demi, jeta sur le Prophète un regard de travers et ne répondit rien.

Étonné de ce silence, Morok reprit:

— Je ne me trompe pas… vous êtes Français, mon brave, ces mots que je vois tatoués sur vos bras le prouvent de reste; et puis, à votre figure militaire, on devine que vous êtes un vieux soldat de l'Empire. Aussi, je trouve que pour un héros… vous finissez un peu en quenouille.

Dagobert resta muet, mais il mordilla sa moustache du bout des dents, et imprima au morceau de savon dont il frottait le linge un mouvement de va-et-vient des plus précipités, pour ne pas dire des plus irrités; car la figure et les paroles du dompteur de bêtes lui déplaisaient plus qu'il ne voulait le laisser paraître. Loin de se rebuter, le Prophète continua: