— Je suis sûr, mon brave, que nous n'êtes ni sourd ni muet; pourquoi donc ne voulez-vous pas me répondre?
Dagobert, perdant patience, retourna brusquement la tête, regarda
Morok entre les deux yeux, et lui dit d'une voix brutale:
— Je ne vous connais pas, je ne veux pas vous connaître: donnez-moi la paix…
Et il se remit à sa besogne.
— Mais on fait connaissance… en buvant un verre de vin du Rhin; nous parlerons de nos campagnes… car j'ai vu aussi la guerre, moi… je vous en avertis. Cela vous rendra peut-être plus poli.
Les veines du front chauve de Dagobert se gonflaient fortement; il trouvait dans le regard et dans l'accent de son interlocuteur obstiné quelque chose de sournoisement provocant; pourtant il se contint.
— Je vous demande pourquoi vous ne voudriez pas boire un verre de vin avec moi… nous causerions de la France… J'y suis longtemps resté, c'est un beau pays. Aussi, quand je rencontre des Français quelque part, je suis flatté… surtout lorsqu'ils manient le savon aussi bien que vous; si j'avais une ménagère… je l'enverrais à votre école.
Le sarcasme ne se dissimulait plus; l'audace et la bravade se lisaient dans l'insolent regard du Prophète. Pensant qu'avec un pareil adversaire la querelle pouvait devenir sérieuse, Dagobert, voulant à tout prix l'éviter, emporta son baquet dans ses bras et alla s'établir à l'autre bout du porche, espérant ainsi mettre un terme à une scène qui éprouvait sa patience. Un éclair de joie brilla dans les yeux fauves du dompteur de bêtes. Le cercle blanc qui entourait sa prunelle sembla se dilater: il plongea deux ou trois fois ses doigts crochus dans sa barbe jaunâtre, en signe de satisfaction, puis il se rapprocha lentement du soldat, accompagné de quelques curieux sortis de la grande salle. Malgré son flegme, Dagobert, stupéfait et outré de l'impudente obsession du Prophète, eut d'abord la pensée de lui casser sur la tête sa planche à savonner; mais songeant aux orphelines, il se résigna.
Croisant ses bras sur sa poitrine, Morok lui dit d'une voix sèche et insolente:
— Décidément, vous n'êtes pas poli… l'homme au savon!