— Pardon, mademoiselle, dit la jeune fille en baissant les yeux d'un air confus et désolé: vous conserviez quelques soupçons… ce moyen me semblait le seul qui pût ou les confirmer ou les détruire.
— S'abaisser jusqu'à aller surprendre un entretien? Jamais, reprit Adrienne.
— Mademoiselle, dit tout à coup la Mayeux, pensive depuis quelque temps, permettez-moi de vous le dire, Mlle Florine a raison… Ce moyen est pénible… mais lui seul pourra vous fixer peut-être à tout jamais sur M. Rodin… Et puis enfin, malgré l'évidence des faits, malgré la presque certitude de mes pressentiments, les apparences les plus accablantes peuvent être trompeuses. C'est moi qui la première ai accusé M. Rodin auprès de vous… Je ne me pardonnerais de ma vie de l'avoir accusé à tort… Sans doute… il est, ainsi que vous le dites, mademoiselle, pénible d'épier… de surprendre une conversation…
Puis, faisant un violent et douloureux effort sur elle-même, la Mayeux, ajouta, en tâchant de retenir les larmes de honte qui voilaient ses yeux:
— Cependant, comme il s'agit de vous sauver peut-être, mademoiselle, car si c'est une trahison… l'avenir est effrayant… j'irai… si vous voulez… à votre place… pour…
— Pas un mot de plus, je vous en prie! s'écria Mlle de Cardoville en interrompant la Mayeux. Moi, je vous laisserais faire, à vous, ma pauvre amie, et dans mon seul intérêt… ce qui me semble dégradant… Jamais!…
Puis, s'adressant à Florine:
— Va prier M. de Bonneville de faire atteler ma voiture à l'instant.
— Vous consentez! s'écria Florine en joignant les mains, sans chercher à contenir sa joie; et ses yeux devinrent aussi humides de larmes.
— Oui, je consens, répondit Adrienne d'une voix émue; si c'est une guerre… une guerre acharnée qu'on veut me faire, il faut s'y préparer… et il y aurait, après tout, faiblesse et duperie à ne pas se mettre sur ses gardes. Sans doute, cette démarche me répugne, me coûte; mais c'est le seul moyen d'en finir avec des soupçons qui seraient pour moi un tourment continuel… et de prévenir peut-être de grands maux. Puis, pour des raisons fort importantes, cet entretien de M. Rodin et du prince Djalma peut être pour moi doublement décisif, quant à la confiance ou à l'inexorable haine que j'aurai pour M. Rodin. Ainsi, vite, Florine, un manteau, un chapeau et ma voiture… tu m'accompagneras… Vous, mon amie, attendez-moi ici, je vous prie, ajouta-t-elle en s'adressant à la Mayeux.