— Justement, cher prince. Les traits de Djalma prirent aussitôt une expression de dignité triste; il releva fièrement la tête, et dit d'une voix hautaine et sévère:
— Puisque cet ami se cache, c'est qu'il rougit de moi ou que je dois rougir de lui… je n'accepte d'hospitalité que des gens dont je suis digne ou qui sont dignes de moi… je quitte cette maison.
Et ce disant, Djalma se leva si résolument que Rodin s'écria:
— Mais écoutez-moi donc, mon cher prince… vous êtes, permettez- moi de vous le dire, d'une pétulance, d'une susceptibilité incroyables… Quoique nous ayons tâché de vous rappeler votre beau pays, nous sommes ici en pleine Europe, en pleine France, en plein Paris; cette considération doit un peu modifier votre manière de voir; je vous en conjure, écoutez-moi.
Djalma, malgré sa complète ignorance de certaines conventions sociales, avait trop de bon sens, trop de droiture pour ne pas se rendre à la raison, quand elle lui semblait… raisonnable: les paroles de Rodin le calmèrent. Avec cette modestie ingénue dont les natures pleines de force et de générosité sont presque toujours douées, il répondit doucement:
— Mon père, vous avez raison, je ne suis plus dans mon pays… ici… les habitudes sont différentes: je vais réfléchir.
Malgré sa ruse et sa souplesse, Rodin se trouvait parfois dérouté par les allures sauvages et l'imprévu des idées du jeune Indien. Aussi le vit-il, à sa grande surprise, rester pensif pendant quelques minutes; après quoi, Djalma reprit d'un ton calme, mais fermement convaincu:
— Je vous ai obéi, j'ai réfléchi, mon père.
— Eh bien, mon cher prince?
— Dans aucun pays du monde, sous aucun prétexte, un homme d'honneur qui a de l'amitié pour un autre homme d'honneur ne doit la cacher.