Djalma continua: «Pour que nous ayons la certitude de votre éloignement de Paris durant six mois, vous vous rendrez chez un de nos amis en Allemagne; vous recevrez chez lui une généreuse hospitalité: mais vous y demeurerez forcément jusqu'à l'expiration du délai.»

— Oui… une prison volontaire, dit Rodin. «À ces conditions, vous recevrez une pension de mille francs par mois, à dater de votre départ de Paris, dix mille francs comptant et vingt mille francs après les six mois écoulés. Le tout vous sera suffisamment garanti. Enfin, au bout de six mois, on vous assurera une position aussi honorable qu'indépendante.»

Djalma s'étant arrêté par un mouvement d'indignation involontaire,
Rodin lui dit:

— Continuez, je vous prie, cher prince; il faut lire jusqu'au bout, cela vous donnera une idée de ce qui se passe au milieu de notre civilisation.

Djalma reprit: «Vous connaissez assez la marche des choses et ce que nous sommes, pour savoir qu'en vous éloignant nous voulons seulement nous défaire d'un ennemi peu dangereux, mais très importun; ne soyez pas aveuglé par votre premier succès. Les suites de votre dénonciation seront étouffées, parce qu'elle est calomnieuse; le juge qu'il l'a accueillie se repentira cruellement de son odieuse partialité. Vous pouvez faire de cette lettre tel usage que vous voudrez. Nous savons ce que nous écrivons, à qui nous écrivons et comment nous écrivons. Vous recevrez cette lettre à trois heures. Si à quatre heures votre signature n'est pas, tout entière, au bas de cette lettre… la guerre recommence… non pas demain, mais ce soir.» Cette lecture finie, Djalma regarda Rodin, qui lui dit:

— Permettez-moi d'appeler Faringhea. Et ce disant, il frappa sur un timbre. Le métis parut. Rodin reçut la lettre des mains de Djalma, la déchira en deux morceaux, la froissa entre ses mains, de manière à en faire une espèce de boule, et dit au métis en la lui remettant:

— Vous donnerez ce chiffon de papier à la personne qui attend, et vous lui direz que telle est ma réponse à cette lettre indigne et insolente; vous entendez bien… à cette lettre indigne et insolente.

— J'entends bien, dit le métis, et il sortit.

— C'est peut-être une guerre dangereuse pour nous, mon père, dit l'Indien avec intérêt.

— Oui, cher prince, dangereuse peut-être… Mais je ne fais pas comme vous… moi; je ne veux pas tuer mes ennemis parce qu'ils sont lâches et méchants… je les combats… sous l'égide de la loi; imitez-moi donc…