Puis, voyant les traits de Djalma se rembrunir, Rodin ajouta:
— J'ai tort… je ne veux plus vous conseiller à ce sujet… Seulement, convenons de remettre cette question au seul jugement de votre digne et maternelle protectrice. Demain je la verrai; si elle y consent, je vous dirai les noms de vos ennemis. Sinon… non.
— Et cette femme… cette seconde mère… dit Djalma, est d'un caractère tel que je pourrai me soumettre à son jugement?
— Elle!… s'écria Rodin en joignant les mains et en poursuivant avec une exaltation croissante; elle!… mais c'est ce qu'il y a de plus noble, de plus généreux, de plus vaillant sur la terre!… elle… votre protectrice! mais vous seriez réellement son fils, elle vous aimerait de toute la violence de l'amour maternel, que, s'il s'agissait pour vous de choisir entre une lâcheté ou la mort, elle vous dirait: «Meurs!» quitte à mourir avec vous.
— Oh! noble femme!… Ma mère était ainsi! s'écria Djalma avec entraînement.
— Elle… reprit Rodin dans un enthousiasme croissant, et se rapprochant de la fenêtre cachée par le store, sur lequel il jeta un regard oblique et inquiet. Votre protectrice! mais figurez-vous donc le courage, la droiture, la loyauté en personne. Oh! loyale surtout!… Oui, c'est la franchise chevaleresque de l'homme de grand coeur jointe à l'altière dignité d'une femme qui, de sa vie… entendez-vous bien, de sa vie, non seulement n'a jamais menti, non seulement n'a jamais caché une de ses pensées, mais qui mourrait plutôt que de céder au moindre de ces petits sentiments d'astuce, de dissimulation ou de ruse presque forcés chez les femmes ordinaires par leur situation même.
Il est difficile d'exprimer l'admiration qui éclatait sur la figure de Djalma en entendant le portrait tracé par Rodin; ses yeux brillaient, ses joues se coloraient, son coeur palpitait d'enthousiasme.
— Bien, bien, noble coeur, lui dit Rodin en faisant un nouveau pas vers le store, j'aime à voir votre belle âme resplendir sur vos beaux traits… en m'entendant ainsi parler de votre protectrice inconnue… Ah! c'est qu'elle est digne de cette adoration sainte qu'inspirent les nobles coeurs, les grands caractères.
— Oh! je vous crois, s'écria Djalma avec exaltation; mon coeur est pénétré d'admiration et aussi d'étonnement; car ma mère n'est plus, et une telle femme existe!
— Oh! oui, pour la consolation des affligés, elle existe; oui, pour l'orgueil de son sexe, elle existe; oui, pour faire adorer la vérité, exécrer le mensonge, elle existe… Le mensonge, la feinte surtout n'ont jamais terni cette loyauté brillante et héroïque comme l'épée d'un chevalier… Tenez, il y a peu de jours, cette noble femme m'a dit d'admirables paroles, que je n'oublierai de ma vie: «Monsieur, dès que j'ai un soupçon sur quelqu'un que j'aime ou que j'estime…»